Le conservatisme pour les nuls

Le parti conservateur autrichien, dirigé par Sebastian Kurz, ayant remporté l’élection de ce dimanche, il y a fort à parier que les journalistes et les politiciens hexagonaux vont aborder le sujet du conservatisme. Et comme c’est une manie bien française que de parler doctement de ce que l’on ne connaît pas, je m’en voudrais de ne pas essayer de présenter ce que sont réellement le conservatisme et les conservateurs.

On lit trop souvent sous la plume d’imbéciles scribouillards que tel membre du parti socialiste serait conservateur, que des syndicats comme la CGT feraient également partie de la nébuleuse conservatrice. Bref, si on en croit ce qui est dit, presque tout le monde est conservateur, sauf bien évidemment les âmes éclairées qui font partie du camp du Bien.

Être conservateur ne saurait se résumer à la caricature qui est dessinée par des idéologues doctrinaires, à savoir un individu qui estime invariablement que « c’était mieux avant », qui refuse tout idée de progrès, En conséquence, j’ai fait appel à un des plus grands penseurs du conservatisme du XXème siècle, Russell Kirk, qui dans un article a défini les 10 principes qui fondent le conservatisme. Je prie mes lecteurs e bien vouloir excuser le style, mes qualités de traducteur sont limitées à ma pratique de la langue du grand Will :

Les 10 principes du conservatisme

1 – Premièrement, les conservateurs croient qu’il existe un ordre moral durable. Cet ordre est fait pour l’homme, et l’homme est fait pour lui, que la nature humaine est une constante, et que les vérités morales sont permanentes.

Ce mot « ordre » signifie harmonie. Il y a deux aspects ou types d’ordre : l’ordre intérieur de l’âme, et l’ordre extérieur de la société. Il y a vingt-cinq siècles, Platon enseignait cette doctrine, mais même les instruits d’aujourd’hui la trouvent difficile à comprendre. Le problème de l’ordre est une préoccupation majeure des conservateurs depuis que le conservatisme est entré dans le champ politique.

Notre monde depuis le XXe siècle a connu les conséquences hideuses de l’effondrement de la croyance en un ordre moral. Comme les atrocités et les désastres de la Grèce au cinquième siècle avant Jésus-Christ, la ruine des grandes nations de notre siècle nous montre le gouffre dans lequel se trouvent les sociétés qui confondent l’égoïsme intelligent, ou les ingénieux contrôles sociaux, pour des alternatives agréables à un ordre moral désuet.

Les intellectuels libéraux ont dit que le conservateur croit que toutes les questions sociales, au fond, sont des questions de moralité privée. Bien compris, cette affirmation est tout à fait vraie. Une société dans laquelle les hommes et les femmes sont gouvernés par la croyance en un ordre moral durable, par un sens aigu du bien et du mal, par des convictions personnelles au sujet de la justice et de l’honneur, sera une bonne société – quel que soit l’appareil politique qu’elle utilise ; tandis qu’une société dans laquelle les hommes et les femmes sont moralement à la dérive, ignorant les normes et animés par l’intention de satisfaire leurs appétits, sera une mauvaise société – peu importe le nombre d’électeurs et le caractère libéral de sa constitution.

2 – Le conservateur adhère à la coutume, à la convention et à la continuité. C’est la coutume qui permet aux gens de vivre ensemble pacifiquement ; les destructeurs de la coutume démolissent plus qu’ils ne savent ou ne veulent. C’est par le biais de la convention – un mot qui est aujourd’hui bien déconsidéré – que nous nous efforçons d’éviter les conflits perpétuels au sujet des droits et des devoirs : le droit à la base est un ensemble de conventions. La continuité est le moyen de lier les générations ; elle importe autant pour la société que pour l’individu ; sans elle, la vie n’ a pas de sens. Quand les révolutions ont réussi, elles effacent les vieilles coutumes, rabaissent les vieilles conventions et brisent la continuité des institutions sociales, pour ensuite découvrir la nécessité d’établir de nouvelles coutumes, conventions et continuité ; mais ce processus est douloureux et lent ; et le nouvel ordre social qui finit par émerger est souvent bien inférieur à l’ancien ordre que les radicaux ont renversé dans leur zèle pour établir le Paradis sur terre.

Les conservateurs sont les champions défenseurs de la coutume, des conventions et de la continuité parce qu’ils préfèrent le diable qu’ils connaissent au diable qu’ils ne connaissent pas. L’ordre, la justice et la liberté sont, selon eux, les produits artificiels d’une longue expérience sociale, le fruit de siècles d’épreuves, de réflexions et de sacrifices. Ainsi, le corps social est une sorte de corporation spirituelle, comparable à l’église ; on peut même l’appeler communauté des âmes. La société humaine n’est pas une machine qui peut être traitée mécaniquement. La continuité, le sang d’une société, ne doit pas être interrompu. Le rappel d’Edmund Burke sur la nécessité d’un changement prudent est présent dans l’esprit des conservateurs. Mais les conservateurs affirment que les changements nécessaires devraient être graduels et discriminatoires, et ne jamais aller à l’encontre ou défaire les vieux intérêts.

3 – Les conservateurs croient en ce qu’on pourrait appeler le principe de la prescription. Les conservateurs ont l’impression que les gens d’aujourd’hui sont des nains sur les épaules de géants, capables de voir plus loin que leurs ancêtres seulement à cause de la grande stature de ceux qui nous ont précédés dans le temps. C’est pourquoi les conservateurs insistent très souvent sur l’importance de la prescription, c’est-à-dire des choses établies par un usage immémorial, pour que l’esprit humain n’aille pas à contre-courant. Il existe des droits dont la principale sanction est leur antiquité – en ce compris le droit de propriété. De même, nos mœurs sont en grande partie normatives. Les conservateurs prétendent qu’il est peu probable, que nous les modernes, fassions de nouvelles découvertes en matière de morale, de politique ou de goût. Il est périlleux de soupeser chaque question d’actualité sur la base du jugement et de la rationalité privés. L’individu est fou, mais l’espèce est sage, déclarait Edmund Burke. En politique, nous nous devons de respecter les précédents, les préceptes et même les préjugés, parce qu’avec le temps l’espèce humaine a acquis et accumulé une sagesse prescriptive bien plus grande que la rationalité privée mesquine de n’importe quel homme.

4 – Les conservateurs sont guidés par le principe de prudence. Burke est d’accord avec Platon pour affirmer que pour l’homme d’État, la prudence est la première des vertus. Toute mesure publique doit être jugée en fonction de ses conséquences probables à long terme, et non pas simplement en fonction d’un avantage ou d’une popularité temporaire. Les libéraux et les radicaux, estime le conservateur, sont imprudents, car ils se précipitent vers leurs objectifs sans prêter beaucoup d’attention au risque de nouveaux abus pires que les maux qu’ils espèrent faire disparaître. Comme le disait John Randolph of Roanoke, « la Providence avance lentement, mais le diable se presse toujours ». La société humaine étant complexe, les remèdes ne peuvent pas être simples pour être efficaces. Le conservateur n’agit qu’après avoir suffisamment réfléchi, après avoir pesé les conséquences. Les réformes soudaines et radicales sont aussi périlleuses que les interventions chirurgicales soudaines et radicales.

5 – Les conservateurs font attention au principe de variété. Ils ressentent de l’affection pour la complexité des institutions sociales et des modes de vie établis de longue date, qui se distinguent de l’uniformité de plus en plus étroite et de l’égalitarisme des systèmes radicaux. Pour préserver une saine diversité dans toute civilisation, il faut qu’il y ait des ordres et des classes, des différences dans les conditions matérielles et de nombreuses inégalités. Les seules véritables formes d’égalité sont l’égalité devant le Jugement Dernier et l’égalité devant un tribunal juste ; toutes les autres tentatives de nivellement doivent conduire, au mieux, à la stagnation sociale. La société a besoin de dirigeants qui soient honnêtes et compétents ; et si les différences naturelles et institutionnelles sont détruites, un certain tyran ou une armée d’oligarques sordides créeront de nouvelles formes d’inégalité.

6 – Les conservateurs adhèrent au principe d’imperfectibilité et du châtiment qui en découle. La nature humaine souffre irrémédiablement de certaines fautes graves, les conservateurs le savent. L’homme étant imparfait, aucun ordre social parfait ne peut être créé. En raison de l’agitation humaine, l’humanité se révolterait sous n’importe quelle domination utopique, et se relèverait une fois de plus dans un mécontentement violent, ou bien expirerait d’ennui. Chercher l’utopie, ne peut que se terminer par un désastre, estiment les conservateurs : nous ne sommes pas faits pour des choses parfaites. Tout ce à quoi nous pouvons raisonnablement nous attendre, c’est une société tolérablement ordonnée, juste et libre, dans laquelle certains maux, certaines inadaptations et certaines souffrances continueront de planer. En accordant l’attention voulue à une réforme prudente, nous pouvons préserver et améliorer cet ordre tolérable. Mais si l’on néglige les anciennes sauvegardes institutionnelles et morales d’une nation, alors l’impulsion anarchique de l’humanité se libère : « la cérémonie de l’innocence est noyée ». Les idéologues qui promettent la perfection de l’homme et de la société ont converti une grande partie du monde du monde moderne en enfer terrestre.

7 – Les conservateurs sont persuadés que la liberté et la propriété sont étroitement liées. Séparez la propriété de la possession privée, et Léviathan devient maître de tous. Sur les fondations de la propriété privée, de grandes civilisations se sont construites. Plus la possession de la propriété est répandue, plus la propriété commune est stable et productive. Le nivellement économique, affirment les conservateurs, n’est pas un progrès économique. Obtenir et dépenser ne sont pas les buts principaux de l’existence humaine, mais une base économique saine pour la personne, la famille et la société.

Sir Henry Maine, dans son ouvrage « Villages communities of the east and west », plaide fortement en faveur de la propriété privée, qui se distingue de la propriété commune : « Personne n’est peut attaquer la liberté et la propriété privée et prétendre dans le même temps qu’il améliore la civilisation. L’histoire des deux est étroitement imbriquée et ne peut être démêlée. » La création de a propriété privée a été un instrument puissant pour enseigner aux hommes et aux femmes la responsabilité, pour motiver l’intégrité, pour soutenir la culture générale, pour élever l’humanité au-dessus du niveau de la simple corvée, pour permettre les loisirs, de penser et d’agir. Pouvoir conserver les fruits de son travail, voir son œuvre rendue permanente, pouvoir léguer ses biens à la postérité, pouvoir passer de l’état naturel de pauvreté écrasante à la sécurité d’un accomplissement durable, avoir quelque chose qui lui appartient vraiment, voilà autant d’avantages qu’il est difficile de nier. Le conservateur reconnaît que la possession de biens impose certaines obligations au possesseur ; il accepte ces obligations morales et légales avec joie.

8 – Les conservateurs soutiennent le principe de communauté volontaire, tout comme ils s’opposent au collectivisme involontaire. Bien que les hommes soient fortement attachés à la protection de la vie privée et aux droits privés, ils se forment également en peuples développant un esprit communautaire. Dans une véritable communauté, les décisions qui touchent le plus directement la vie des citoyens sont prises localement et volontairement. Certaines de ces fonctions sont exercées par des instances politiques locales, d’autres par des associations privées : tant qu’elles sont maintenues locales, et marquées par l’approbation générale des personnes concernées, elles constituent une communauté saine. Mais quand ces fonctions passent par défaut ou usurpation à l’autorité centralisée, alors la communauté est en grave danger. Tout ce qui est bénéfique et prudent dans la démocratie moderne est rendu possible grâce à la volonté coopérative. Si donc, au nom d’une démocratie abstraite, les fonctions de la communauté sont transférées à une direction politique distante, alors le vrai gouvernement par consentement des gouvernés cède la place à un processus normatif hostile à la liberté et à la dignité humaine.

Car une nation n’est pas plus forte que les nombreuses petites communautés qui la composent. Une administration centrale, ou un corps de gestionnaires et de fonctionnaires triés sur le volet, bien intentionnés et bien formés, ne peut pas conférer justice, prospérité et tranquillité à une masse d’hommes et de femmes privés de leurs anciennes responsabilités. Cette expérience a déjà été faite auparavant, et elle a été désastreuse. C’est l’accomplissement de nos devoirs en communauté qui nous enseigne la prudence, l’efficacité et la charité.

9 – Le conservateur perçoit la nécessité de restrictions prudentes sur le pouvoir et les passions humaines. Politiquement parlant, le pouvoir est la capacité de faire ce que l’on veut, peu importe la volonté de ses semblables. Un État dans lequel un individu ou un petit groupe est capable de dominer sans contrôle la volonté de ses semblables est un despotisme, qu’il soit monarchique, aristocratique ou démocratique. Quand chaque personne prétend être un pouvoir pour elle-même, alors la société tombe dans l’anarchie. L’anarchie ne dure jamais longtemps, elle est intolérable pour tout le monde, et contraire à l’inéluctable fait que certaines personnes sont plus fortes et plus intelligentes que leurs voisins. À l’anarchie succède la tyrannie ou l’oligarchie, dans laquelle le pouvoir est monopolisé par un très petit nombre.

Le conservateur s’efforce de limiter et d’équilibrer le pouvoir politique au point de ne pas provoquer l’anarchie ou la tyrannie. À tous les époques, cependant, les hommes et les femmes sont tentés de renverser les limites du pouvoir, au nom d’un avantage temporaire imaginaire. La caractéristique du radical est qu’il pense le pouvoir comme une force pour faire le bien, enfin tant que le pouvoir tombe et reste entre ses mains. Au nom de la liberté, les révolutionnaires français et russes ont aboli les anciennes restrictions du pouvoir, mais ont œuvré pour que celui-ci ne puisse aboli. Ce pouvoir que les révolutionnaires avaient cru oppressif aux mains de l’ancien régime devint maintes fois aussi tyrannique aux mains des nouveaux maîtres radicaux de l’État.

Connaissant la nature humaine pour ce qu’il est, à savoir un mélange de bien et de mal, le conservateur ne fait pas confiance à la simple bienveillance. Les restrictions constitutionnelles, les freins et contrepoids politiques, l’application adéquate des lois, l’ancien réseau complexe de restrictions sur la volonté et l’appétit, les conservateurs les approuvent en ce qu’ils sont des instruments de liberté et d’ordre. Un gouvernement juste maintient une saine tension entre les prétentions d’autorité et les prétentions de liberté.

10 – Le conservateur comprend que la permanence et le changement doivent être reconnus et réconciliés dans une société vigoureuse. Le conservateur n’est pas opposé à l’amélioration sociale, bien qu’il doute qu’il existe une force de Progrès, mystique, avec un P majuscule, à l’œuvre dans le monde. Lorsqu’une société progresse à certains égards, elle est généralement en déclin à d’autres égards. Le conservateur sait que toute société saine est influencée par deux forces, que Samuel Taylor Coleridge appelait « sa Permanence et sa Progression ». La Permanence d’une société est formée par les intérêts et les convictions durables qui nous donnent stabilité et continuité ; sans cette Permanence, les fontaines qui irriguent les fondamentaux de chaque peuple se tarissent, la société glisse alors dans l’anarchie. La Progression dans une société, c’est cet esprit et ce corpus de talents qui nous poussent à une réforme et à une amélioration prudentes ; sans cette Progression, un peuple stagne.

C’est pourquoi le conservateur intelligent s’efforce de concilier les revendications de la Permanence et celles de la Progression. Il pense que le libéral et le radical, aveugles aux justes prétentions de la Permanence, mettraient en danger l’héritage qui nous a été légué, dans une tentative de nous amener dans un Paradis terrestre douteux. Le conservateur, en somme, privilégie le progrès raisonné et tempéré ; il s’oppose au culte du Progrès, les individus croyant que tout ce qui est nouveau est nécessairement supérieur à tout ce qui est vieux.

Le changement est essentiel pour le corps social, tout comme il est essentiel pour le corps humain. Un corps qui a cessé de se renouveler a commencé à mourir. Mais pour que ce corps soit vigoureux, le changement doit se produire de façon régulière, en harmonie avec la forme et la nature de ce corps ; sinon, le changement produit une croissance monstrueuse, un cancer qui dévore son hôte. Le conservateur veille à ce que rien dans une société ne soit jamais complètement vieux, et que rien ne soit jamais entièrement nouveau. C’est le moyen de conservation d’une nation, tout comme c’est le moyen de conservation d’un organisme vivant. Le degré de changement dont une société a besoin, et le type de changement dont elle a besoin, dépendent des circonstances d’une époque et d’une nation.

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Racists Incorporated ou la convergence des luttes

Rockwell

George Lincoln Rockwell et deux de ses séides assistent au meeting des Black Muslims

En 1961, Elijah Muhammad, fondateur de l’organisation suprémaciste noire « Nation of islam », rencontre les dirigeants du Ku Klux Klan au Magnolia Hall d’Atlanta. Bien qu’ils aient des idées différentes sur la couleur de peau de la race supérieure, ils partagent la croyance que les noirs et les blancs devraient rester séparés.

L’année suivante, Muhammad invite le chef du parti nazi américain George Lincoln Rockwell à assister à une convention nationale, en dépit du fait que Rockwell ait souvent qualifié les Noirs de « lie de l’humanité ». Rockwell s’enchante de l’idée d’une coalition ; selon lui, les nazis américains et les musulmans noirs peuvent être alliés, car ils cherchent tous les deux à obtenir la même séparation des races.

Le dimanche 25 juin 1961, Rockwell et dix de ses hommes assistent à un rassemblement musulman noir à l’Uline Arena de Washington. Ils regardent avec stupéfaction les convois d’autobus affrétés décharger des centaines de passagers devant la salle. Les nazis sont fouillés à l’entrée de l’arène par plusieurs gardes membres du groupe « Fruit of islam », la Gestapo de la Nation of islam.

Un garde annonce Rockwell avec talkie-walkie en ces termes : « the big man is coming now”, puis le conduit avec ses hommes aux sièges qui leur ont été réservés, devant la scène,  placés bien au centre. Ils sont les seuls blancs au milieu d’une foule de huit mille noirs. Ils sont entourés par des journalistes noirs qui veulent connaître les réflexions de Rockwell. Il leur déclare qu’il considère les Black Muslims comme des « nazis noirs ». « Je suis tout à fait d’accord avec leur programme et j’ai le plus grand respect pour M. Elijah Mohammed« . Rockwell souligne que son seul désaccord avec les Black Muslims concerne le territoire. « Ils veulent un bout d’Amérique et je préfère qu’ils aillent en Afrique« .

Après plusieurs conférenciers d’introduction, Malcolm X se présente devant le micro pour prononcer une allocution intitulée « Séparation ou la mort ». « Les musulmans ne sont pas pour l’intégration pas plus que pour la ségrégation« . Il observe un temps l’auditoire, puis après un temps de silence il demande au public ce qu’il désire. Le public crie alors : « Séparation ! ». Rockwell et les soldats applaudissent vigoureusement. Plus tard, lorsque l’auditoire est invité à faire des dons, Rockwell verse 20 $.

Je ne sais pas pour vous, mais moi, je trouve ce cliché et cette histoire on ne peut plus amusants.

On vit une époque formidable

Raquel Garrido, le Chewbacca de l’insoumission, réfutait ce mardi 10 octobre les allégations du Canard Enchaîné dans un article révélant qu’elle ne s’était pas acquittée des cotisations sociales dues à l’URSSAF (acronyme de Union des Républiques Socialistes Soviétiques Anciennement France), ainsi que celles dues à la CNBF, la caisse de retraite des avocats. Les montants cumulés, on arrive quand même à une dette de 38.238€ ! Bien évidemment, l’intéressée s’est défendue en arguant qu’il s’agissait de bêtises et de mensonges, que les informations du journal étaient fausses pour certaines, et caduques pour les autres. Avouer que tout cela était vrai aurait été pour le moins gênant, s’agissant de la nouvelle pasionaria de la vrauche.

Quand on a pour profession de défendre le pauvre et l’opprimé, ça fait désordre. Surtout que la belle armure immaculée de chevalier du prolétariat a déjà été entachée par la révélation par la presse que le couple Garrido-Corbière occupe un logement HLM, F4 de 80 m² dans le XIIème arrondissement de Paris depuis 2003, pour la modique somme de 1.200 €, alors qu’elle est avocate spécialisée dans le droit de la presse, et que lui à l’époque était Premier adjoint au maire de cet arrondissement et percevait à l’époque 4.571,84 € mensuels à titre d’indemnité pour cette fonction. Bref, un couple de de pauvres miséreux.

Depuis, en dépit de la nouvelle réglementation de la Régie Immobilière de la Ville de Paris, prise en 2009 et par laquelle elle décidait de reprendre tous les logements sociaux attribués à des politiques, élus ou ministres, le couple est toujours dans ses murs. Fait d’autant plus scandaleux qu’Alexis Corbière est, depuis les dernières élections législatives, devenu député, c’est à dire qu’il perçoit chaque mois une indemnité parlementaire de 5.782,66 € net, à laquelle il convient d’ajouter 5.372,80 € nets au titre des frais de mandat et de secrétariat. Pour les élus qui entament leur premier mandat, ce qui est le cas du petit Alexis, ils perçoivent une dotation de 15.500 € destinée à leur permettre d’acheter du matériel informatique et de communication. Les frais de téléphonie sont indemnisés à hauteur de 4.200 € annuels, quant au courrier il est indemnisé à hauteur de 12.000 € annuels, dotation qui recouvre les dépenses d’affranchissement de courrier postal, les prestations de distribution de plis en nombre et d’envois électroniques. À tout ceci, s’ajoutent les revenus de l’activité d’avocat de Raquel Garrido estimés à près de 300.000 € imposables, plus 7.200 € perçus pour sa prestation de chroniqueuse dans l’émission télévisée de Thierry Ardisson sur la chaîne C8 « Les terriens du dimanche ! ».

Coup de théâtre, dans un article publié aujourd’hui par Le Nouvel Observateur, la nouvelle damnée de la terre reconnaît que les rappels de l’URSSAF et de la CNBF sont liés au fait qu’elle n’a pas déclaré ses revenus au fisc en 2016. Mais il y a une explication à ce manquement. Non, rassurez-vous, elle n’a pas été frappée par une crise soudaine de phobie administrative. Non, elle a tout simplement oublié de les déclarer parce qu’elle a été accaparée par la campagne électorale de l’élection la présidentielle : « Les avocats doivent déclarer leurs revenus aux organismes professionnels chaque année, vers avril-mai […] Cette année, il y avait un événement majeur de la vie démocratique de notre pays qui se déroulait à ce moment-là qui a capté toute mon attention… » Ce qui tendrait à prouver que quelque soit leur bord politique, ces gens se foutent de notre poire avec une certaine décontraction.

Pendant ce temps-là, des familles attendent depuis des années, inscrits sur une liste interminable, d’avoir la chance d’avoir enfin accès à un logement. Mais visiblement, cela ne semble pas choquer grand monde du côté des insoumis. En juin de cette année la RIVP envoie au couple un courrier recommandé dans lequel il leur est demandé de quitter les lieux le plus rapidement possible. Aucune réponse, ce qui oblige la régie à recourir aux services d’un huissier de justice afin que la mise en demeure leur soit signifiée. «C’est du jamais vu. Envoyer un huissier, nous n’avions jamais fait cela auparavant avec des élus. […] Nous n’avons reçu ni lettre de courtoisie ni préavis de départ.» assure-t-on du côté du bailleur social. À tel point que l’on envisage de recourir à nouveau aux services d’un huissier s’il n’y a pas d’évolution du dossier. En juin, à la suite de la réception de la première lettre, et parce que cela s’était ébruité, le rebelle des bacs à sable avait déclaré : «C’est compliqué de trouver en deux semaines, mais oui, je vais habiter dans ma circonscription. Est-ce que ça aura lieu dans trois, quatre ou cinq mois, je ne peux pas vous dire». Nous sommes quand même au delà des trois mois passés depuis l’envoi de la première missive. Depuis, la polémique ayant enflé, il ajoute : «Cette lettre n’appelait aucune réponse et il faudrait peut-être que je trouve un logement d’abord. Depuis des mois, mon honneur est sali, j’ai dit à la presse que j’allais quitter ce logement. Je vais le faire. Je suis en train de chercher un logement, mais avec une famille de trois enfants, ça ne se fait pas en claquant des doigts.»

En fait, j’en viens à croire que leur insoumission se limite aux règles applicables au commun des mortels. Qui sommes-nous, pauvres insectes, pour nous permettre de juger ces hommes et ces femmes admirables, de haute moralité ? Comment pouvons-nous espérer comprendre leurs actes ?

Les vrais pauvres apprécieront.

Âne, ma sœur Âne, ne vois-tu rien venir ?

Il ne faut pas avoir fait Polytechnique pour imaginer que la fermeture des voies sur berge serait un échec sur le plan écologique. C’est comme pour un cours d’eau, si vous le barrez à un point donné, l’eau trouvera par elle-même le moyen de poursuivre sa progression. Tout homme sensé avait l’intuition que ce serait un échec, et Airparif l’a confirmé dans son dernier rapport sur la qualité de l’air dans la capitale. Si la pollution a baissé sur le secteur des voies sur berge, elle s’est reportée autour de cette zone. Et encore, selon ce document « les niveaux de dioxyde d’azote restent malgré tout au-dessus des valeurs réglementaires comme pour beaucoup d’axes routiers dans l’agglomération parisienne« .

Avant la fermeture des voies sur berge.

Après la fermeture des voies sur berge.

Tous les ingénieurs motoristes auraient pu lui expliquer qu’un véhicule pollue plus lorsqu’il tourne à bas régime, comme c’est le cas dans un embouteillage, que lorsqu’il fonctionne à un régime normal. Mais pour cela il aurait fallu qu’elle leur pose la question. Comme il aurait fallu qu’elle ouvre une table ronde où tous les acteurs de la circulation parisienne aurait pu exposer leurs problématiques. Mais pour cela, il aurait fallu qu’elle se comporte en élu responsable et non en idéologue. À croire qu’elle est l’otage de la fraction écologiste de sa majorité, composée de radicaux imbéciles qui se fichent totalement de l’impact que peuvent avoir leurs projets sur la vie de la capitale.

Tout honnête homme comprend et partage la préoccupation environnementale, mais elle doit être abordée avec intelligence et méthode. Si le but est de limiter le nombre de véhicules circulant dans la capitale, alors il faut commencer par le commencement.

Un nombre important de banlieusards se rendent à Paris pour travailler, puisqu’ils ne peuvent pas y habiter compte tenu du niveau invraisemblable des loyers. Ils ne prennent pas les transports en commun parce que ceux-ci ne sont pas fiables, entre pannes, grèves intempestives, arrêt du réseau pour cause de suicide, etc. Ils les boudent parce qu’aux heures de pointe, devoir se taper une heure dans une boîte à sardines n’a rien de réjouissant. Alors, avant de fermer les voies sur berge, de réduire les grands axes à une seule voie dans chaque sens de circulation, il aurait été intelligent de créer des grands parkings à bas coût, aux entrées de ville.

Il y a aussi le cas des banlieusards qui se retrouvent obligés de prendre leur voiture pour aller travailler dans une autre banlieue. Le réseau ferré des transports en commun est tellement bien fait, que dans la plupart des cas, ils se retrouvent obligés de passer par la capitale, faute d’un réseau irriguant la périphérie proche et lointaine de Paris. Est-ce aux banlieusards de devoir supporter les manquements du STIF, auquel d’ailleurs participe la mairie de Paris ?

Il y a aussi le problème des circulations nord/sud et est/ouest. Les grandes circulaires, A86 et Francilienne, qui devaient désengorger le périphérique parisien ne remplissent pas cet objectif car, faute d’une projection raisonnable au moment de leur création, elles sont sous-dimensionnées. De fait, elles sont embouteillées très tôt le matin, ce qui oblige bon nombre d’automobilistes à passer par Paris, soit en traversant la ville, soit en utilisant le boulevard périphérique. De fait, la mairie de Paris fait payer aux utilisateurs du réseau routier l’impéritie des décideurs d’il y a 30 à 40 ans.

Âne, ma sœur Âne, nombreux sont ceux qui contestent vigoureusement ta politique en matière de circulation. Non pas parce que tu es une femme, que tu es franco-espagnole, que tu es de gauche, féministe, islamophile, etc. Non, ils gueulent parce qu’ils en ont plus qu’assez de voir payer la note alors qu’ils sont otages du réseau de transport en commun, du réseau routier, qui ont été créés il y a plusieurs décennies de cela, sans que quiconque ne se soit sérieusement interrogé sur l’évolution du parc automobile, sur les besoins de transports futurs. Ils ne veulent pas casquer l’addition à la place de ceux, socialistes à l’époque, qui ont tout fait pour promouvoir le moteur diesel, tant honni aujourd’hui et chargé de tous les maux. Accessoirement, les parisiens te reprochent aussi le lamentable état de la capitale, envahie par les rats, devenue un dépotoir où les déchets débordent des poubelles, portés au gré du vent, et ce dans presque la totalité des arrondissements. Ils te reprochent aussi la salle de shoot qui a transformé en cloaque le quartier de la gare du Nord qui n’avait vraiment pas besoin de ça. Ils te reprochent… tant de choses, mais pas tout ce que tu mets en avant pour te dédouaner à bon compte sur de faux prétextes tout droit sorti de ton imagination stérile, incapable de s’extirper des poncifs véhiculés par la gauche.

Contrôle des armes : l’analyse contre le dogmatisme imbécile.

Étonnant article publié dans le très gauchiste Washington Post. À sa lecture on se prend à espérer. Mais le constat est amer, car aucun chantre français du durcissement du contrôle des armes n’osera se livrer au même examen de conscience que l’auteur de cet article.

En France, on ne réfléchit pas, on fait de l’idéologie. On préfère que les citoyens soient désarmés face à une voyoucratie qui n’a jamais eu, et n’aura jamais, de problème pour s’approvisionner en armes, même en armes de guerre. On préfère sacrifier l’honnête citoyen plutôt que de risquer la vie d’une seule gouape ou d’un seul terroriste.

Si les citoyens avaient la possibilité non seulement de s’armer, mais de pouvoir les porter sur eux, il est certain que les salopes qui ont massacré les nôtres au Bataclan et à l’Hyper Casher, n’auraient pas eu le temps de faire autant de victimes. Et au moins une des deux jeunes filles assassinées à la gare de Marseille aurait peut-être pu être sauvée.

Je pensais que le contrôle des armes à feu était la solution. Mes recherches m’ont montré le contraire.

 3 Octobre à 15h02

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Leah Libresco est statisticienne et ancienne rédactrice de nouvelles à FiveThirtyEight, un site de journalisme de données. Elle est l’auteur de « Arriving at Amen. »

Avant que je commence à faire des recherches sur les morts par arme à feu, la politique de contrôle des armes à feu me frustrait. J’aurais souhaité que la National Rifle Association cesse de bloquer les réformes de bon sens du contrôle des armes à feu telles que l’interdiction des armes d’assaut, la restriction des silencieux, la réduction de la taille des magasins et toutes les autres mesures qui pourraient rendre les armes à feu moins mortelles.

Ensuite, mes collègues et moi-même, à FiveThirtyEight, avons passé trois mois à analyser les 33000 vies tuées par des armes à feu chaque année aux États-Unis, et j’ai fini par me sentir frustrée d’une toute nouvelle façon. Nous avons examiné les interventions qui auraient pu sauver ces personnes, et les arguments en faveur des politiques pour lesquelles j’avais fait pression se sont effondrés lorsque j’ai examiné les données probantes. Les meilleures idées qu’il restait étaient des interventions adaptées pour protéger les sous-types de victimes potentielles, et non les tentatives générales de limiter la létalité des armes à feu.

J’ai fait des recherches sur le durcissement des lois sur le strict contrôle des armes à feu en Grande-Bretagne et en Australie et j’ai conclu qu’elles ne prouvaient pas grand-chose sur ce que devrait être la politique américaine. Aucune des deux nations n’ a connu de baisse des tirs de masse ou d’autres crimes liés aux armes à feu, que l’on pourrait attribuer à leurs rachats et à leurs interdictions. Les fusillades de masse étaient trop rares en Australie pour que leur absence après le programme de rachat soit une preuve évidente de progrès. En Australie et en Grande-Bretagne, les restrictions relatives aux armes à feu ont eu un effet ambigu sur d’autres crimes ou décès liés aux armes à feu.

Lorsque j’ai regardé les autres politiques souvent saluées, j’ai découvert qu’aucun propriétaire d’arme à feu n’entre dans le magasin pour acheter une « arme d’assaut », c’est une classification inventée qui comprend tout semi-automatique qui a deux caractéristiques ou plus, comme une monture à baïonnette, une monture de lance-grenades propulsée par fusée, une crosse pliante ou une poignée de pistolet. Mais les canons sont modulaires, et n’importe quel amateur peut facilement ajouter ces caractéristiques à la maison, comme s’ils étaient en train de monter un Lego.

Quant aux silencieux – ils méritent ce nom seulement dans les films, où ils réduisent les coups de feu à un puick puick doux. Dans la vie réelle, les silencieux limitent les dommages auditifs pour les tireurs, mais ne rendent pas l’arme dangereusement silencieuse. Un AR-15 (NdT : appellation commerciale du M16) avec un silencieux est à peu près aussi bruyant qu’un marteau-piqueur. La limitation de la capacité des chargeurs étaient un peu plus prometteuses, mais un tireur expérimenté peut changer de chargeur si rapidement qu’il rendra de fait la limitation de capacité dénuée de sens.

Comme mes collègues et moi-même examinions sans cesse les données, il semblait de moins en moins évident qu’une seule restriction générale du contrôle des armes à feu pouvait faire une grande différence. Les deux tiers des décès par arme à feu aux États-Unis chaque année sont des suicides. Presque aucune restriction proposée ne rendrait l’utilisation des armes à feu beaucoup plus difficile pour les personnes qui en ont sous la main. Je ne pourrais même pas répondre à ma question la plus désespérée: si j’avais un ami qui avait des armes à feu dans sa maison et des antécédents de tentatives de suicide, est-ce qu’il y aurait quelque chose que je pourrais faire pour l’aider ?

Cependant, la deuxième catégorie de décès par arme à feu en importance – une sur cinq – est celle des jeunes hommes âgés de 15 à 34 ans, tués dans des homicides. Ces hommes étaient les plus susceptibles de mourir de la main d’autres jeunes hommes, souvent liés à la loyauté envers les gangs ou à d’autres formes de violence dans la rue. Et le dernier groupe notable de décès similaires est celui des 1700 femmes assassinées chaque année, généralement à cause de la violence familiale. Bien plus de personnes ont été tuées de cette manière que lors d’incidents de tirs de masse, mais peu de politiques populaires ont été adaptées pour les servir.

Lorsque nous avons publié notre travail, je ne croyais pas aux nombreuses interventions que j’avais entendues de la bouche des politiciens. J’étais toujours contre les armes à feu, du moins du point de vue de la plupart des propriétaires d’armes à feu, et je ne veux pas d’armes à feu dans ma maison, car je pense que le risque l’emporte sur les avantages. Mais je ne peux pas endosser des politiques dont le seul argument de vente est que les propriétaires d’armes à feu les détestent. Des politiques qui semblent souvent rédigées par des gens qui n’ont rencontré les armes à feu autrement qu’en illustration dans un fascicule donnant des éléments de langage ou une image aux nouvelles.

Au lieu de cela, j’ai trouvé un espoir plus conséquent dans des mesures d’interventions plus  adaptées. Les victimes potentielles de suicide, les femmes menacées par leur partenaire violent et les enfants balayés par les vendettas de rue sont menacés par les armes à feu, mais ont tous besoin de protections différentes.

Les hommes âgés, qui représentent la plus grande part des suicides par armes à feu, ont besoin d’un meilleur accès aux personnes qui pourraient s’occuper d’eux et obtenir de l’aide. Les femmes menacées par des hommes en particulier doivent être considérées comme prioritaires par la police, qui peut faire respecter les ordonnances interdisant à ces hommes d’acheter et de posséder des armes à feu. Les hommes plus jeunes à risque de violence doivent être identifiés avant de prendre une vie ou de perdre la leur et d’être mis en contact avec des mentors qui peuvent les aider à désamorcer les conflits.

Même les pratiques les plus axées sur les données, telles que le plan de la Nouvelle-Orléans visant à identifier les membres des gangs en vue d’une intervention fondée sur des arrestations et des saisies d’armes antérieures, sont plus finement ciblées que la plupart des politiques mises en place. Les jeunes hommes à risque peuvent être identifiés par un algorithme, mais ils doivent être désarmés un par un, personnellement – pas en masse comme s’ils étaient tous interchangeables. Une réduction du nombre de décès par arme à feu est plus susceptible de provenir de la réduction du champ d’action du contrôle des armes à des cibles précises et de l’élargissement de ces solutions autant que possible. Nous sauvons des vies en mettant l’accent sur diverses tactiques pour protéger les différents types de victimes potentielles et en réformant les tueurs potentiels, et non pas sur des interdictions radicales axées sur les armes à feu elles-mêmes.

Source : The Washington Post

Je hais mon époque de toutes mes forces. L’homme y meurt de soif.

LETTRE NON ENVOYÉE DESTINÉE AU GÉNÉRAL X…

 

 

Oudjda. Juin 1943

 

 

Cher Général,

 

Je viens de faire quelques vols sur P 38.  C’est une belle machine.  J’aurais été heureux de disposer de ce cadeau-là pour mes vingt ans.  Je constate avec mélancolie qu’aujourd’hui, à quarante-trois ans, après quelque six mille cinq cents heures de vol sous tous les ciels du monde, je ne puis plus trouver grand plaisir à ces jeux-là.  L’avion n’est plus qu’un instrument de déplacement — ici de guerre — et si je me soumets à la vitesse et à l’altitude à un âge patriarcal pour ce métier, c’est bien plus pour ne rien refuser des emmerdements de ma génération, que dans l’espoir de retrouver les satisfactions d’autrefois.

Ceci est peut-être mélancolique — mais peut-être bien ne l’est pas.  C’est sans doute quand j’avais vingt ans que je me trompais.  En octobre 1940, de retour d’Afrique du Nord, où le groupe 2/33 avait émigré, ma voiture étant remisée, exsangue, dans quelque garage poussiéreux, j’ai découvert la carriole à cheval.  Par elle, l’herbe des chemins, les moutons et les oliviers.  Ces oliviers avaient un autre rôle que celui de battre la mesure, derrière les vitres, à cent trente kilomètres-heure.  Ils se montraient dans leur rythme vrai, qui est de lentement fabriquer des olives.  Les moutons n’avaient plus pour fin exclusive, de faire tomber la moyenne.  Ils redevenaient vivants.  Ils faisaient de vraies crottes et fabriquaient de la vraie laine.  Et l’herbe aussi avait un sens, puisqu’ils la broutaient.

Et je me suis senti revivre, dans ce seul coin du monde où la poussière soit parfumée (je suis injuste.  Elle l’est en Grèce aussi comme en Provence).  Et il m’a semblé que, durant toute ma vie, j’avais été un imbécile.  (…)

Tout ça pour vous expliquer que cette existence grégaire, au cœur d’une base américaine, ces repas expédiés debout en dix minutes, ce-va-et-vient entre des monoplaces de deux mille six cents chevaux, et une sorte de bâtisse abstraite où nous sommes entassés à trois par chambre, ce terrible désert humain, en un mot, n’a rien qui me caresse le cœur.  Ça aussi, comme les missions sans profit ni espoir de retour de juin 1939, c’est une maladie à passer.  Je suis « malade » pour un temps inconnu.  Mais je ne me reconnais pas le droit de ne pas subir cette maladie.  Voilà tout.

Ainsi je suis profondément triste — et en profondeur.  Je suis triste pour ma génération, qui est vidée de toute substance humaine.  Qui n’ayant connu que le bar, les mathématiques et la Bugatti, comme forme de vie spirituelle, se trouve aujourd’hui entassée dans une action strictement grégaire, qui n’a plus aucune couleur.  On ne sait pas le remarquer.  Prenez le phénomène militaire d’il y a cent ans.  Considérez combien il intégrait d’efforts, pour qu’il fût répondu à la soif spirituelle, poétique ou simplement humaine de l’homme.

Aujourd’hui que nous sommes plus desséchés que des briques, nous sourions de ces naïvetés.  Les costumes, les drapeaux, les chants, la musique, les victoires (il n’est plus de victoires aujourd’hui, rien qui ait la densité poétique d’un Austerlitz.  Il n’est plus que des phénomènes de digestion lente ou rapide).  Tout lyrisme sonne ridicule.  Les hommes refusent d’être réveillés à une vie spirituelle quelconque.  Ils font honnêtement une sorte de travail à la chaîne.  Comme dit la jeunesse américaine « nous acceptons honnêtement ce job ingrat ».  Et la propagande. dans le monde entier, se bat les flancs avec désespoir.  Sa maladie n’est point d’absence de talents particuliers, mais de l’interdiction qui lui est faite de s’appuyer, sans paraître pompière, sur les grands mythes rafraîchissants.  De la tragédie grecque, l’humanité dans sa décadence, est tombée jusqu’au théâtre de Monsieur Louis Verneuil.  (On ne peut guère aller plus bas.)  Siècle de la publicité, du système Bedeau, des régimes totalitaires et des armées sans clairons ni drapeaux, ni messes pour les morts.  Je hais mon époque de toutes mes forces.  L’homme y meurt de soif.

Ah général, il n’y a qu’un problème, un seul, de par le monde.  Rendre aux hommes une signification spirituelle.  Des inquiétudes spirituelles.  Faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien.  Si j’avais la foi, il est bien certain que, passé cette époque de « job nécessaire et ingrat », je ne supporterai plus que Solesme.  On ne peut plus vivre de frigidaires, de politique, de belote et de mots croisés, voyez-vous !  On ne peut plus.  On ne peut plus vivre sans poésie, couleur, ni amour.  Rien qu’à entendre les chants villageois du XVe siècle on mesure la pente descendue.  Il ne reste rien que la voix du robot de la propagande (pardonnez-moi).

Deux milliards n’entendent plus que le robot, ne comprennent plus que le robot.  Se font robots.  Tous les craquements des trente dernières années n’ont que deux sources.  Les impasses du système économique du XIXe siècle.  Le désespoir spirituel.  Pourquoi Mermoz a-t-il suivi son grand dadais de colonel, sinon par soif ?  Pourquoi la Russie, pourquoi l’Espagne?  Les hommes ont fait l’essai des valeurs cartésiennes : hors les sciences de la nature, ça ne leur a guère réussi.  Il n’y a qu’un problème, un seul, redécouvrir qu’il est une vie de l’Esprit, plus haute encore que la vie de l’intelligence.  La seule qui satisfasse l’homme.  Ça déborde le problème de la vie religieuse, qui n’en est qu’une forme (bien que, peut-être, la vie de l’esprit conduise à l’autre nécessairement).  Et la vie de l’Esprit commence là où un Être « vu » est conçu au-dessus des matériaux qui le composent.  L’amour de la maison — cet amour inconnaissable aux États-Unis — est déjà de la vie de l’Esprit.  Et la fête villageoise.  Et le culte des morts.  (Je cite ça, car il s’est tué, depuis mon arrivée ici, deux ou trois parachutistes.  Mais on les a escamotés : ils avaient fini de servir.  Ça, c’est de l’époque, non de l’Amérique l’homme n’a plus de sens.)

Il faut absolument parler aux hommes.

À quoi servira de gagner la guerre, si nous en avons pour cent ans de crises d’épilepsie révolutionnaire ?  Quand la question allemande sera enfin réglée, tous les problèmes véritables commenceront à se poser.  Il est peu probable que la spéculation sur les stocks américains suffise, au sortir de cette guerre, à distraire, comme en 1919, l’humanité de ses soucis véritables.  Faute d’un courant spirituel fort, il poussera, comme champignons, trente-six sectes qui se dévoreront les unes les autres.  Le marxisme lui-même, trop vieillot, se décompose en une multitude de néo-marxismes contradictoires.  On l’a bien observé en Espagne.  A moins qu’un César français ne nous installe dans un camp de concentration néo-socialiste pour l’éternité.

Il faut parler aux hommes, parce qu’ils sont prêts à se rallier à n’importe quoi.  Je regrette de m’être, l’autre matin, si mal exprimé auprès du général Giraud.  Mon intervention a paru lui déplaire comme une faute de goût ou de tact ou de discipline. Je m’en affecte absolument la faute : il est difficile d’aborder, à bâtons rompus, de tels problèmes.  J’ai échoué par hâte.  Cependant, le général a été injuste en me marquant si nettement sa désapprobation, car je n’avais pour but que le rayonnement de l’effort et de la forme de pensée qu’il représente.  L’automatisme de la hiérarchie militaire émoussait mes arguments.  Le général m’eût écouté avec plus de bienveillance si j’avais été plus adroit.  Et cependant, ce que j’exprimais partait de mes tripes, et je parlais dans le seul but de lui être utile et, par lui, d’être utile à mon pays.  Car il me paraît discutable que les commandants d’unité aient qualité pour substituer leur interprétation à un exposé fondamental.  Ils n’ont point le pouvoir d’apaiser, s’ils ne se réfèrent pas à un exposé officiel, le sous-officier qui doute de soi, une action politique qui a eu en permanence le souci des exposés précis et simples, l’ayant tourmenté dans sa probité. son patriotisme et son honneur.  Le général G[iraud] est dépositaire de l’honneur de ses soldats.

À ce sujet, j’ignore si le remarquable discours que le général Giraud a prononcé — et que la presse nous apportait ici avant-hier — doit quelque chose de ses thèmes à mon inquiétude.  Le passage, concernant la résistance invisible et le sauvetage de l’Afrique du Nord, était exactement ce dont les hommes avaient soif.  Les remarques entendues en font foi.  Si j’ai ici servi à quelque chose, et si même le général Giraud me tient rigueur de mon interventionje suis heureux d’avoir rendu service.  Il ne s’agit point de moi.  De toute façon, le discours était nécessaire : il a été remarquablement réussi.  Cher général, mis à part ces dernières lignes concernant une visite qui m’a laissé un vague malaise, je ne sais trop pourquoi je vous fatigue de cette lettre longue, illisible (j’ai le poignet droit cassé, j’ai du mal à me faire lisible), et inutile.  Mais je me sens assez sombre, et j’ai besoin d’une amitié.

Ah !  cher général, quelle étrange soirée ce soir.  Quel étrange climat.  Je vois de ma chambre s’allumer les fenêtres de ces bâtisses sans visage.  J’entends les postes radio divers débiter leur musique de mirliton à cette foule désœuvrée, venue d’au-delà des mers, et qui ne connaît même pas la nostalgie.  On peut confondre cette acceptation résignée avec l’esprit de sacrifice ou la grandeur morale.  Ce serait là une belle erreur.  Les liens d’amour, qui nouent l’homme d’aujourd’hui aux Êtres comme aux choses, sont si peu tendres, si peu denses, que l’homme ne sent plus l’absence comme autrefois.  C’est le mot terrible de cette histoire juive : « Tu vas donc là-bas ?  Comme tu seras loin !  Loin d’où ? »  Le « où » qu’ils ont quitté, n’était plus guère qu’un vague faisceau d’habitudes.  En cette époque de divorce, on divorce avec la même facilité d’avec les choses.  Les frigidaires sont interchangeables.  Et la maison aussi, si elle n’est plus qu’un assemblage.  Et la femme.  Et la religion.  Et le parti.  On ne peut même plus être infidèle : à quoi serait-on infidèle ?  Loin d’où et infidèle à quoi ?  Désert de l’homme.  Qu’ils sont donc sages et paisibles ces hommes en groupe.  Moi je songe aux marins bretons d’autrefois, qui débarquaient à Magellan, à la légion étrangère lâchée sur une ville, à ces nœuds complexes d’appétits violents et de nostalgies intolérables qu’ont toujours constitués les mâles un peu trop sévèrement parqués.  Il fallait toujours pour les tenir des gendarmes forts ou des principes forts, ou des fois fortes. Mais aucun de ceux-là ne manquerait de respect à une gardeuse d’oies.  L’homme d’aujourd’hui, on le fait tenir tranquille, selon le milieu, avec la belote ou avec le bridge.  Nous sommes étonnamment bien châtrés.  Ainsi, sommes-nous enfin libres.  On nous a coupé les bras et les jambes, puis on nous a laissé libres de marcher.

Moi je hais cette époque, où l’homme devient sous un «totalitarisme universel »bétail doux, poli et tranquille.  On nous fait prendre ça pour un progrès moral !  Ce que je hais dans le marxisme, c’est le totalitarisme à quoi il conduit.  L’homme y est défini comme producteur et consommateur.  Le problème essentiel est celui de distribution.  Ainsi dans les fermes modèles.  Ce que je hais dans le nazisme, c’est le totalitarisme à quoi il prétend par son essence même.  On fait défiler les ouvriers de la Ruhr devant un Van Gogh, un Cézanne et un chromo.  Ils votent naturellement pour le chromo.  Voilà la vérité du peuple !  On boucle solidement dans un camp de concentration les candidats Cézanne, les candidats Van Gogh, tous les grands non-conformistes, et l’on alimente en chromos un bétail soumis.  Mais où vont les États-Unis, et où allions-nous nous aussi.  À cette époque de fonctionnariat universel ?  L’homme robot, l’homme termite, l’homme oscillant d’un travail à la chaîne, système Bedaux, à la belote.  L’homme châtré de tout son pouvoir créateur et qui ne sait même plus, du fond de son village, créer une danse ni une chanson.  L’homme que l’on alimente en Culture de confection, en culture standard, comme l’on alimente les bœufs en foin.  C’est ça l’homme d’aujourd’hui.

Et moi je pense que — il n’y a pas trois cents ans — on pouvait écrire La Princesse de Clêves ou s’enfermer dans un couvent pour la vie à cause d’un amour perdu, tant était brûlant l’amour.  Aujourd’hui, bien sûr, des gens se suicident, mais la souffrance de ceux-là est de l’ordre d’une rage de dents intolérable.  Ça n’a point affaire avec l’amour.

Certes, il est une première étape.  Je ne puis supporter l’idée de verser des générations d’enfants français dans le ventre du moloch allemand.  La substance même est menacée.  Mais quand elle sera sauvée, alors se posera le problème fondamental qui est celui de notre temps.  Qui est celui du sens de l’homme.  Et il n’est point proposé de réponse. et j’ai l’impression de marcher vers les temps les plus noirs du monde.

Ça m’est bien égal d’être tué en guerre.  De ce que j’ai aimé, que restera-t-il ?  Autant que des Êtres, je parle des coutumes, des intonations irremplaçables, d’une certaine lumière spirituelle.  Du déjeuner dans la ferme provençale sous les oliviers, mais aussi de Haendel.  Les choses, je m’en fous, qui subsisteront.  Ce qui vaut, c’est un certain arrangement des choses.  La civilisation est un lien invisible, parce qu’elle porte non sur les choses, mais sur les invisibles liens qui les nouent l’une à l’autre, ainsi et non autrement.  Nous aurons de parfaits instruments à musique, distribués en grande série, mais où sera le musicien ?

Si je suis tué en guerre, je m’en moque bien, ou si je subis une crise de rage de ces sortes de torpilles volantes, qui n’ont plus rien à voir avec le vol, et font du pilote, parmi ses boutons et ses cadrans, une sorte de chef comptable.  (Le vol aussi, c’est un certain ordre de liens.)  Mais si je rentre vivant de ce «job nécessaire et ingrat », il ne se posera pour moi qu’un problème : que peut-on, que faut-il dire aux hommes ?

Je sais de moins en moins pourquoi je vous raconte tout ceci.  Sans doute pour le dire à quelqu’un, car ce n’est point ce que j’ai le droit de raconter.  Il faut favoriser la paix des autres, et ne pas embrouiller les problèmes.  Pour l’instant, il est bien que nous nous fassions chefs comptables à bord de nos avions de guerre.

Depuis le temps que j’écris, deux camarades se sont endormis devant moi dans ma chambre.  Il va me falloir me coucher aussi, car je suppose que ma lumière les gêne (ça me manque bien, un coin à moi ! ).  Ces deux camarades, dans leur genre, sont merveilleux.  C’est droit, c’est noble, c’est propre, c’est fidèle.  Et je ne sais pourquoi j’éprouve, à les regarder dormir, une sorte de pitié impuissante.  Car s’ils ignorent leur propre inquiétude, je la sens bien.  Droits, nobles, propres, fidèles, oui.  Mais aussi terriblement pauvres.  Ils auraient tant besoin d’un dieu.

Cher général, pardonnez-moi, si cette mauvaise lampe électrique que je vais éteindre, vous a aussi empêché de dormir.  Et croyez en mon amitié.

Saint-Exupéry.

«Je note que Saint-Exupéry ne m’appelle plus Chambe comme autrefois.  À présent que je suis devenu général de brigade aérienne, il se croit obligé de marquer le coup en me donnant mon grade.  Je ne pourrai jamais l’en faire démordre !  Il me dit Général tout court et non pas Mon Général, ce qui est d’ailleurs peu militaire et assez original. » (Icare, n96, p. 39.)

Le général Chambe a raconté (Icare, n° 96, p. 39) que Saint-Exupéry avait mis Giraud au fait de ses démêlés avec les gaullistes à New York et l’avait mis en garde contre une venue de De Gaulle à Alger.  Giraud avait mis fin sèchement à l’entretien :

« Mon petit Saint-Exupéry, à chacun ses affaires.  Je connais les miennes, à vous les vôtres .  Je vous remercie de vos avis.  J’ai l’impression que vous me prenez pour le dernier des imbéciles. »

« En sortant, Saint-Exupéry, un peu pâle, me dit :

« – C’est ça, votre général Giraud ?  Ça en promet de belles !  » – Selon ce que Saint-Exupéry en dit à L. Wencélius trois mois plus tard, Giraud se serait exclamé : « Tant que vous y êtes, Saint-Ex. traitez-moi d’imbécile !  »