La France contre les robots – 7

Georges-Bernanos

Chapitre 7

Aujourd’hui même les journaux nous apprennent la nouvelle que la langue française ne sera pas considérée à San Francisco comme une langue diplomatique. Nos représentants devront donc faire traduire leurs discours en anglais, en espagnol ou en russe. Nous voilà loin du temps où l’Académie de Berlin proposait son fameux sujet de concours « Les raisons de la supériorité de la langue française ».

Ceux qui ne voient dans cette exclusion qu’une conséquence naturelle de notre défaite militaire, et se rassurent en pensant qu’une future victoire ne pourra manquer de rendre à notre langue le prestige qu’elle a perdu sont des imbéciles et je n’écris pas pour eux. Vainqueurs ou vaincus, la civilisation des machines n’a nullement besoin de notre langue, notre langue est précisément la fleur et le fruit d’une civilisation absolument différente de la civilisation des machines. Il est inutile de déranger Rabelais, Montaigne, Pascal, pour exprimer une certaine conception sommaire de la vie, dont le caractère sommaire fait précisément toute l’efficience. La langue française est une œuvre d’art, et la civilisation des machines n’a besoin pour ses hommes d’affaires, comme pour ses diplomates, que d’un outil, rien davantage. Je dis des hommes d’affaires et des diplomates, faute, évidemment, de pouvoir toujours nettement distinguer entre eux.

Les imbéciles diront que je parle ainsi par amertume. Ils se trompent. J’invite au contraire les imbéciles à ne pas voir, dans la mesure prise contre nous, une manifestation consciente et délibérée de haine, ou seulement de mépris. Les maîtres de la civilisation des machines ne croient pas à la supériorité de la langue française pour les mêmes raisons sur lesquelles l’Académie de Berlin fondait jadis une opinion contraire. Il va de soi que la langue française ne peut être jugée supérieure à la fois par les humanistes de l’Académie de Berlin et par les hommes de San Francisco. Je m’en vais reprendre un argument dont je me suis déjà servi au cours de ces pages, mais qu’importe ? Il est beaucoup moins nécessaire aujourd’hui de dire beaucoup de vérités que d’en répéter un petit nombre sous différentes formes. Eh bien, si l’Académie de Berlin avait proposé le sujet de concours suivant : « Quelle espèce de monde le progrès des Lumières, l’avancement des sciences, la lutte universelle contre le fanatisme et la superstition nous donneront-ils demain ? », aucun des concurrents n’aurait certainement songé à prévoir rien qui ressemblât, fût-ce de très loin, à la civilisation des machines s’exterminant elle-même, au risque, dans sa rage croissante, de détruire la planète avec elle. Mais enfin, si, par impossible, quelque génie naissant, quelque prophète obscur, ou mieux encore quelque apprenti sorcier — Cagliostro par exemple — avait réussi à mettre sous les yeux de la docte compagnie cette vision de cauchemar, les académiciens berlinois se seraient, deux cents ans à l’avance, trouvés d’accord, bien que d’un point de vue différent, avec les négociateurs de San Francisco. Ils auraient certainement jugé que notre langue était bien la dernière qui pût convenir à ce monde hagard et à ces liquidateurs.

Ceux qui m’ont déjà fait l’honneur de me lire savent que je n’ai pas l’habitude de désigner sous le nom d’imbéciles les ignorants ou les simples. Bien au contraire. L’expérience m’a depuis longtemps démontré que l’imbécile n’est jamais simple, et très rarement ignorant. L’intellectuel devrait donc nous être, par définition, suspect ? Certainement. Je dis l’intellectuel, l’homme qui se donne lui-même ce titre, en raison des connaissances et des diplômes qu’il possède. Je ne parle évidemment pas du savant, de l’artiste ou de l’écrivain dont la vocation est de créer — pour lesquels l’intelligence n’est pas une profession, mais une vocation. Oui, dussé-je, une fois de plus, perdre en un instant tout le bénéfice de mon habituelle modération, j’irai jusqu’au bout de ma pensée. L’intellectuel est si souvent un imbécile que nous devrions toujours le tenir pour tel, jusqu’à ce qu’il nous ait prouvé le contraire.

Ayant ainsi défini l’imbécile, j’ajoute que je n’ai nullement la prétention de le détourner de la civilisation des machines, parce que cette civilisation le favorise d’une manière incroyable aux yeux de cette espèce d’hommes qu’il appelle haineusement les « originaux », les « inconformistes ». La civilisation des machines est la civilisation des techniciens, et dans l’ordre de la technique un imbécile peut parvenir aux plus hauts grades sans cesser d’être imbécile, à cela près qu’il est plus ou moins décoré. La civilisation des machines est la civilisation de la quantité opposée à celle de la qualité. Les imbéciles y dominent donc par le nombre, ils y sont le nombre. J’ai déjà dit, je dirai encore, je le répéterai aussi longtemps que le bourreau n’aura pas noué sous mon menton la cravate de chanvre : un monde dominé par la force est un monde abominable, mais le monde dominé par le nombre est ignoble. La force fait tôt ou tard surgir des révoltés, elle engendre l’esprit de révolte, elle fait des héros et des martyrs. La tyrannie abjecte du nombre est une infection lente qui n’a jamais provoqué de fièvre. Le nombre crée une société à son image, une société d’êtres non pas égaux, mais pareils, seulement reconnaissables à leurs empreintes digitales. Il est fou de confier au nombre la garde de la liberté. Il est fou d’opposer le nombre à l’argent, car l’argent a toujours raison du nombre, puisqu’il est plus facile et moins coûteux d’acheter en gros qu’au détail. Or, l’électeur s’achète en gros, les politiciens n’ayant d’autre raison d’être que de toucher une commission sur l’affaire. Avec une radio, deux ou trois cinémas, et quelques journaux, le premier venu peut ramasser, en un petit nombre de semaines, cent mille partisans, bien encadrés par quelques techniciens, experts en cette sorte d’industrie. Que pourraient bien rêver de mieux, je vous le demande, les imbéciles des trusts ? Mais, je vous le demande aussi, quel régime est plus favorable à l’établissement de la dictature ? Car les puissances de l’argent savent utiliser à merveille le suffrage universel, mais cet instrument ressemble aux autres, il s’use à force de servir. En exploitant le suffrage universel, elles le dégradent. L’opposition entre le suffrage universel corrompu et les masses finit par prendre le caractère d’une crise aiguë. Pour se délivrer de l’argent — ou du moins pour se donner l’illusion de cette délivrance — les masses se choisissent un chef, Marius ou Hitler. Encore ose-t-on à peine écrire ce mot de chef. Le dictateur n’est pas un chef. C’est une émanation, une création des masses. C’est la masse incarnée, la masse à son plus haut degré de malfaisance, à son plus haut pouvoir de destruction. Ainsi, le monde ira-t-il, en un rythme toujours accéléré, de la démocratie à la dictature, de la dictature à la démocratie, jusqu’au jour…

Je m’arrête ici un moment. Certes — pourquoi le cacherais-je ? — depuis le printemps fatal, depuis le malheur de mon pays, quelque chose en moi s’est brisé, il me semble que je suis devenu incapable de haïr ou de mépriser qui que ce soit. Mais l’ancienne blessure est sans doute encore sensible sous le tissu cicatriciel qui la recouvre. Lorsque j’exprime certaines vérités simples, semblables à celles qu’on vient de lire, je ne puis m’empêcher de penser avec un cruel plaisir à l’embarras des imbéciles qui se croient très différents les uns des autres, et qui vont pourtant se sentir atteints en me lisant au même point de leur sécurité d’imbéciles, par la même insupportable démangeaison. Car le cuir de l’imbécile est réellement un cuir difficile à trouer. Mais qui ne sait que la piqûre d’un moustique est plus douloureuse et plus durable aux endroits du corps les mieux défendus par l’épaisseur de la peau, si le dard de l’insecte est entré assez profond ? « Hé quoi ! diront les imbéciles, l’auteur prétend-il nous interdire d’être démocrates ou fascistes? Faudra-t-il nous résigner à être seulement imbéciles ? »

Je demande pardon à Dieu de regarder avec trop de complaisance se gratter les imbéciles. La malfaisance n’est pas dans les imbéciles, elle est dans le mystère qui les favorise et les exploite, qui ne les favorise que pour mieux les exploiter. Le cerveau de l’imbécile n’est pas un cerveau vide, c’est un cerveau encombré où les idées fermentent au lieu de s’assimiler, comme les résidus alimentaires dans un colon envahi par les toxines. Lorsqu’on pense aux moyens chaque fois plus puissants dont dispose le système, un esprit ne peut évidemment rester libre qu’au prix d’un effort continuel. Qui de nous peut se vanter de poursuivre cet effort jusqu’au bout ? Qui de nous est sûr, non seulement de résister à tous les slogans, mais aussi à la tentation d’opposer un slogan à un autre ? Et d’ailleurs le système fait rarement sa propre apologie, les catastrophes se succèdent trop vite. Il préfère imposer à ses victimes l’idée de sa nécessité. Ô vous, qui me lisez, veuillez vous examiner sans complaisance et demandez-vous si vous n’êtes pas imbéciles sur ce point ? Que vous formuliez clairement ou non votre pensée, ne raisonnez-vous pas toujours, par exemple, comme si l’histoire obéissait à des lois aussi rigoureusement mécaniques que celle de la gravitation universelle, comme si le monde de 1945, achevé dans toutes ses parties, jusqu’au dernier détail, était apparu à la seconde précise, ainsi qu’une comète dont on a calculé l’orbite ? Oh sans doute, un catholique ne s’exprime pas là-dessus comme un marxiste; le déterminisme historique n’a pas le même vocabulaire que la théologie ; mais enfin, pour l’un comme pour l’autre, on dirait à les entendre que les hommes ne sont absolument pour rien dans les contradictions et les extravagances d’un régime qui remédie à la surproduction par les guerres, faisant ainsi une énorme consommation de consommateurs. Ils ne songent évidemment pas à nier les catastrophes, ils accordent qu’elles se multiplient, et à un rythme sans cesse accéléré; mais, dès qu’on les pousse, ils répondent avec la même grimace douloureuse qui révèle, non pas, hélas ! Le trouble de leur conscience ou le doute de leur esprit, mais la fatigue, la mélancolie, l’écœurement d’un cerveau si parfaitement bourré de notions contradictoires et de formules qu’on n’y trouverait pas la place d’une idée de plus, si modeste fût-elle : « Eh quoi, vous voulez revenir en arrière ? » Il est tout de même étrange qu’un chrétien ose parler ainsi du destin de la libre famille humaine. Sommes-nous des êtres conscients et libres, ou des pierres roulant sur une pente ? S’il est permis de parler ainsi d’une société humaine, pourquoi pas de chacun d’entre nous ? Lorsqu’on dit : revenir de ses erreurs, cette expression ne signifie nullement un retour en arrière. Mais on devrait évoquer bien plutôt l’idée d’un changement de direction dans la marche en avant.

Et d’abord il ne s’agit pas de condamner ou même seulement de regretter l’invention des mécaniques, comme s’il était prouvé que l’existence du système était absolument liée au développement naturel des sciences, qu’on ne saurait critiquer ce système sans commettre un attentat contre l’intelligence. À en croire les imbéciles, ce sont les savants qui ont fait le système. Le système est le dernier mot de la science. Or, le système n’est pas du tout l’œuvre des savants, mais celle d’hommes avides qui l’ont créé pour ainsi dire sans intention — au fur et à mesure des nécessités de leur négoce. On connaît le mot de Guizot : « Enrichissez-vous ! » Pour cet homme considérable, comme d’ailleurs pour tous les économistes libéraux de son temps, la lutte féroce des égoïsmes était la condition indispensable et suffisante du progrès humain. Je dis des égoïsmes, car le mot d’ambition a un sens trop noble. On peut être ambitieux de la gloire, de la puissance, on ne saurait être ambitieux de l’argent. « Qu’importe ! se disaient alors les imbéciles, nous savons bien que la cupidité n’est pas une vertu, mais le monde n’a pas besoin de vertu, il réclame du confort, et la cupidité sans frein des marchands finira, grâce au jeu de la concurrence, par lui fournir ce confort à bas prix, à un prix toujours plus bas. » C’est là une de ces évidences imbéciles qui assurent l’imbécile sécurité des imbéciles. Ces malheureux auraient été bien incapables de prévoir que rien n’arrêterait les cupidités déchaînées, qu’elles finiraient par se disputer la clientèle à coups de canon : « Achète ou meurt ! » Ils ne prévoyaient pas davantage que le jour ne tarderait pas à venir où la baisse des prix, fût-ce ceux des objets indispensables à la vie, serait considérée comme un mal majeur — pour la raison trop simple qu’un monde né de la spéculation ne peut s’organiser que pour la spéculation. La première, ou plutôt l’unique nécessité de ce monde, c’est de fournir à la spéculation les éléments indispensables. Oh ! sans doute il est malheureusement vrai que, en détruisant aujourd’hui les spéculateurs, on risquerait d’atteindre du même coup des millions de pauvres diables qui en vivent à leur insu, qui ne peuvent vivre d’autre chose, puisque la spéculation a tout envahi. Mais quoi! Le cancer devenu inopérable parce qu’il tient à un organe essentiel par toutes ses fibres hideuses n’en est pas moins un cancer.

Je vous dénonce ce cancer. J’aurais eu un immense mérite, j’aurais pris ma place entre les génies protecteurs de l’humanité, si je l’avais dénoncé il y a une cinquantaine d’années aussi nettement que je le fais à cette minute. N’étant nullement un génie, mais un homme doué de bon sens, je ne tire aucune satisfaction d’amour-propre à vous dire que notre société est en train de crever, parce que cela se voit très clairement à sa mine. Vous le verriez comme moi, si vous vouliez le voir. Mon rôle n’est pas de vous fournir la technique de l’opération nécessaire, je ne suis pas chirurgien, j’ignore si l’opération est encore possible. Dans le cas où elle est possible, elle est urgente, elle est d’une extrême urgence. Voyons ! Comment ces deux guerres, la brève période qui les sépare l’une de l’autre, ces convulsions, ces fureurs, n’évoquent-elles pas à votre esprit les efforts désespérés d’un organisme vivant pour expulser, rejeter des toxines mortelles ? Oh 1 je le sais aussi bien que vous, imbéciles ! Ces images ne sont que des images. Une société humaine ne périt pas comme le premier venu d’entre nous empoisonné par des champignons vénéneux… La chose est à la fois plus simple et plus compliquée. Quand la société impose à l’homme des sacrifices supérieurs aux services qu’elle lui rend, on a le droit de dire qu’elle cesse d’être humaine, qu’elle n’est plus faite pour l’homme, mais contre l’homme. Dans ces conditions, s’il arrive qu’elle se maintienne, ce ne peut être qu’aux dépens des citoyens ou de leur liberté! Imbéciles, ne voyez-vous pas que la civilisation des machines exige en effet de vous une discipline chaque jour plus stricte ? Elle l’exige au nom du Progrès, c’est-à-dire au nom d’une conception nouvelle de la vie, imposée aux esprits par son énorme machinerie de propagande et de publicité. Imbéciles ! Comprenez donc que la civilisation des machines est elle-même une machine, dont tous les mouvements doivent être de plus en plus parfaitement synchronisés ! Une récolte exceptionnelle de café au Brésil influe aussitôt sur le cours d’une autre marchandise en Chine ou en Australie; le temps n’est certainement pas loin où la plus légère augmentation de salaires au Japon déchaînera des grèves à Detroit ou à Chicago, et finalement mettra une fois encore le feu au monde. Imbéciles! Avez-vous jamais imaginé que dans une société où les dépendances naturelles ont pris le caractère rigoureux, implacable, des rapports mathématiques vous pourrez aller et venir, acheter ou vendre, travailler ou ne pas travailler, avec la même tranquille bonhomie que vos ancêtres? Politique d’abord! disait Maurras. La Civilisation des Machines a aussi sa devise : « Technique d’abord ! Technique partout ! » Imbéciles ! Vous vous dites que la technique ne contrôlera, au pis-aller, que votre activité matérielle, et comme vous attendez pour demain la « semaine de cinq heures » et la Foire aux attractions ouverte jour et nuit, cette hypothèse n’a pas de quoi troubler beaucoup votre quiétude. Prenez garde, imbéciles ! Parmi toutes les techniques, il y a une technique de la discipline, et elle ne saurait se satisfaire de l’ancienne obéissance obtenue vaille que vaille par des procédés empiriques, et dont on aurait dû dire quelle était moins la discipline qu’une indiscipline modérée. La technique prétendra tôt ou tard former des collaborateurs acquis corps et âme à son principe, c’est-à-dire qui accepteront sans discussion inutile sa conception de l’ordre, de la vie, ses raisons de vivre. Dans un monde tout entier voué à l’efficience, au rendement, n’importe-t-il pas que chaque citoyen, dès sa naissance, soit consacré aux mêmes dieux ? La technique ne peut être discutée, les solutions qu’elle impose étant par définition les plus pratiques. Une solution pratique n’est pas esthétique ou morale. Imbéciles! La technique ne se reconnaît-elle pas déjà le droit, par exemple, d’orienter les jeunes enfants vers telle ou telle profession ? N’attendez pas qu’elle se contente toujours de les orienter, elle les désignera. Ainsi, à l’idée morale, et même surnaturelle, de la vocation s’oppose peu à peu celle d’une simple disposition physique et mentale, facilement contrôlable par les techniciens. Croyez-vous, imbéciles, qu’un tel système, et si rigoureux, puisse subsister par le simple consentement ? Pour l’accepter comme il veut qu’on l’accepte, il faut y croire, il faut y conformer entièrement non seulement ses actes, mais sa conscience. Le système n’admet pas de mécontents. Le rendement d’un mécontent — les statistiques le prouvent — est inférieur de 30 % au rendement normal, et de 50 ou 60 % au rendement d’un citoyen qui ne se contente pas de trouver sa situation supportable — en attendant le paradis — mais qui la tient pour la meilleure possible. Dès lors, le premier venu comprend très bien quelle sorte de collaborateur le technicien est tenu logiquement de former. Il n’y a rien de plus mélancolique que d’entendre les imbéciles donner encore au mot de démocratie son ancien sens. Imbéciles! Comment diable pouvez-vous espérer que la technique tolère un régime où le technicien serait désigné par le moyen du vote, c’est-à-dire non pas selon son expérience technique garantie par des diplômes, mais selon le degré de sympathie qu’il est capable d’inspirer à l’électeur ? La société moderne est désormais un ensemble de problèmes techniques à résoudre. Quelle place le politicien roublard, comme d’ailleurs l’électeur idéaliste, peuvent-ils avoir là-dedans ? Imbéciles! Pensez-vous que la marche de tous ces rouages économiques, étroitement dépendants les uns des autres et tournant à la vitesse de l’éclair va dépendre demain du bon plaisir des braves gens rassemblés dans les comices pour acclamer tel ou tel programme électoral ? Imaginez-vous que la technique d’orientation professionnelle, après avoir désigné pour quelque emploi subalterne un citoyen jugé particulièrement mal doué, supportera que le vote de ce malheureux décide, en dernier ressort, de l’adoption ou du rejet d’une mesure proposée par la technique elle-même? Imbéciles! Chaque progrès de la technique vous éloigne un peu plus de la démocratie rêvée jadis par les ouvriers idéalistes du Faubourg Saint-Antoine. Il ne faut vraiment pas comprendre grand-chose aux faits politiques de ces dernières années pour refuser encore d’admettre que le monde moderne a déjà résolu, au seul avantage de la technique, le problème de la démocratie. Les États totalitaires, enfants terribles et trop précoces de la civilisation des machines, ont tenté de résoudre ce problème brutalement, d’un seul coup. Les autres nations brûlaient de les imiter, mais leur évolution vers la dictature s’est trouvée un peu ralentie du fait que, contraintes après Munich d’entrer en guerre contre le hitlérisme et le fascisme, elles ont dû, bon gré mal gré, faire de l’idée démocratique le principal, ou plus exactement l’unique élément de leur propagande. Pour qui sait voir, il n’en est pas moins évident que le réalisme des démocraties ne se définit nullement lui-même par des déclarations retentissantes et vaines comme, par exemple, celle de la Charte de l’Atlantique, déjà tombée dans l’oubli.

Depuis la guerre de 1914, c’est-à-dire depuis leurs premières expériences, avec Lloyd George et Clemenceau, des facilités de la dictature, les grandes démocraties ont visiblement perdu toute confiance dans l’efficacité des anciennes méthodes démocratiques de travail et de gouvernement. On peut être sûr que c’est parmi leurs anciens adversaires, dont elles apprécient l’esprit de discipline, qu’elles recruteront bientôt leurs principaux collaborateurs; elles n’ont que faire des idéalistes, car L’État technique n’aura demain qu’un seul ennemi : « l’homme qui ne fait pas comme tout le monde » — ou encore : « l’homme qui a du temps à perdre » — ou plus simplement si vous voulez : « l’homme qui croit à autre chose qu’à la technique ».

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