Fêtons la libération comme il se doit

Je tiens à rassurer mes lecteurs habituels, ainsi qu’à freiner l’enthousiasme de ceux qui viendraient ici pour la première fois, le titre de ce billet ne reflète pas du tout l’état d’esprit du taulier de ce blog. Entendons-nous bien, je ne soutiens pas que la libération n’était pas chose souhaitable. Ce que je dis, c’est qu’à cette occasion, comme en tant d’autres passées et, n’en doutons pas, à venir, ce qui aurait dû être un heureux événement a surtout été une période durant laquelle les pires saloperies ont été commises au nom d’une supposée revanche qui devait être prise. La justice s’est éclipsée, avec la bénédiction des pouvoirs (provisoires) publics de l’époque, pour laisser la place à la sale gueule de la vengeance soutenue par la médiocrité, la bassesse et parfois l’envie. La foule est un monstre hideux qui se donne à celui qui à la gueule la plus grande, le bagout certain. Elle ne se pose pas de questions, elle se contente de suivre, et en cela elle ressemble à ces vrais nervis du troisième reich, acteurs de véritables saloperies, qui se défaussèrent de leur responsabilité sur le gradé au dessus d’eux, sur celui qui détenait l’autorité. Durant cette période peu reluisante de notre histoire, il a suffit que des gaziers se présentent avec un brassard des FFI, parés d’un grade d’opérette, pour que des femmes soient battues, tondues, violées et parfois assassinées.

Quel avait donc été le crime qui leur avait valu cette condamnation sommaire, rendue par un tribunal de carnaval ? Certaines étaient tombées amoureuses d’un soldat allemand. Crime impardonnable quand on sait, qu’en temps de guerre, l’aimable Cupidon prend la précaution de remiser ses traits dans son carquois. Certaines autres, tenaillées par la faim, ou celle de leurs enfants, avaient cédé aux sirènes de la facilité en se vendant pour quelques victuailles. N’en doutons pas, c’étaient là des actes majeurs de trahison qui méritaient la peine la plus lourde et/ou la plus infamante qui soit.

Et pour oublier ces immondes carnavals obscènes, comme pour oublier le fait que la France avait perdu la guerre et la paix, la légende dorée de Bayeux chantant les louanges de cette France invaincue, résistante, est devenue vérité historique. Il fallait oublier que ceux qui acclamaient en 1944 le général de Gaulle avaient applaudi quatre années durant ce bon maréchal qui avait fait don de sa personne à la France. Il fallait absolument oublier que ces Français libérés par la seule force de leurs armes avaient été ceux qui avaient inondé les préfectures de lettres de dénonciation. Car la France combattante, celle des Forces Françaises Libres, c’était en tout et pour tout 73.300 hommes ! Oh bien sûr, il y a eu de vrais résistants, mais soyons clairs, la réalité est cruelle, ils n’étaient guère nombreux, ce qui n’ôte rien à leur courage, au contraire. Le reste de la population était partagé entre la grande majorité qui s’évertuait à survivre du mieux possible en cette sombre période, en s’accommodant du rationnement, de la menace des contrôles, etc., et la clique des combinards occupés à organiser le marché noir, à collaborer, etc. Engeance que l’on retrouvera ensuite dans ces « commandos de choc » prêts à faire payer cher leurs faiblesses à ces femmes.

Étonnant que personne ne se bouscule au portillon pour rappeler l’exigence du devoir de mémoire. Il fallait être un de ces « anars de droite » (en attendant de trouver une meilleure appellation) comme Brassens ou Audiard pour oser nous présenter ce miroir que d’aucuns aimeraient écarter :

AVT_Michel-Audiard_8067

« Vivement qu’on ne se souvienne plus de rien. J’ai la mémoire en horreur. On va quand même faire un petit effort, à cause de l’anniversaire, des présidents sur les plages, de la vente des objets souvenirs qui a si bien marché, de tout ça.

Nous autres, enfants du quatorzième arrondissement, on peut dire qu’on a été libéré avant tous les autres de la capitale, cela en raison d’une position géographique privilégiée. On n’a même pas de mérite. Les Ricains sont arrivés par la porte d’Orléans, on est allé au-devant d’eux sur la route de la Croix-de-Berny, à côté de chez nous. On était bien content qu’ils arrivent, oui, oui, mais pas tant, remarquez bien, pour que décanillent les ultimes fridolins, que pour mettre fin à l’enthousiasme des « résistants » qui commençaient à avoir le coup de tondeuse un peu facile, lequel pouvait – à mon avis – préfigurer le coup de flingue. Cette équipe de coiffeurs exaltés me faisait, en vérité, assez peur.

La mode avait démarré d’un coup. Plusieurs dames du quartier avaient été tondues le matin même, des personnes plutôt gentilles qu’on connaissait bien, avec qui on bavardait souvent sur le pas de la porte les soirs d’été, et voilà qu’on apprenait – dites-donc – qu’elles avaient couché avec des soldats allemands ! Rien que ça ! On a peine à croire des choses pareilles ! Des mères de famille, des épouses de prisonnier, qui forniquaient avec des boches pour une tablette de chocolat ou un litre de lait. En somme pour de la nourriture, même pas pour le plaisir. Faut vraiment être salopes !

Alors comme ça, pour rire, les patriotes leur peinturlurait des croix gammées sur les seins et leurs rasaient les tifs. Si vous n’étiez pas de leur avis vous aviez intérêt à ne pas trop le faire savoir, sous peine de vous retrouver devant un tribunal populaire comme il en siégeait sous les préaux d’école, qui vous envoyait devant un peloton également populaire. C’est alors qu’il présidait un tribunal de ce genre que l’on a arrêté l’illustre docteur Petiot – en uniforme de capitaine – qui avait, comme l’on sait, passé une soixantaine de personnes à la casserole.

Entre parenthèses, puisqu’on parle toubib, je ne connais que deux médecins ayant à proprement parler du génie, mais ni l’un ni l’autre dans la pratique de la médecine : Petiot et Céline. Le premier appartient au panthéon de la criminologie, le second trône sur la plus haute marche de la littérature.

Mais revenons z’au jour de gloire ! Je conserve un souvenir assez particulier de la libération de mon quartier, souvenir lié à une image enténébrante : celle d’une fillette martyrisée le jour même de l’entrée de l’armée Patton dans Paris.

Depuis l’aube les blindés s’engouffraient dans la ville. Terrorisé par ce serpent d’acier lui passant au ras des pattes, le lion de Denfert-Rochereau tremblait sur son socle.

Édentée, disloquée, le corps bleu, éclaté par endroits, le regard vitrifié dans une expression de cheval fou, la fillette avait été abandonnée en travers d’un tas de cailloux au carrefour du boulevard Edgard-Quinet et de la rue de la Gaïté, tout près d’où j’habitais alors.

Il n’y avait déjà plus personne autour d’elle, comme sur les places de village quand le cirque est parti.

Ce n’est qu’un peu plus tard que nous avons appris, par les commerçants du coin, comment s’était passée la fiesta : un escadron de farouches résistants, frais du jour, à la coque, descendus des maquis de Barbès, avaient surpris un feldwebel caché chez la jeune personne. Ils avaient – naturlicht ! – flingué le chleu. Rien à redire. Après quoi ils avaient férocement tatané la gamine avant de la tirer par les cheveux jusqu’à la petite place où ils l’avaient attachée au tronc d’un acacia. C’est là qu’ils l’avaient tuée. Oh ! Pas méchant. Plutôt voyez-vous à la rigolade, comme on dégringole des boîtes de conserve à la foire, à ceci près : au lieu des boules de son, ils balançaient des pavés.

Quand ils l’ont détachée, elle était morte depuis longtemps déjà aux dires des gens. Après l’avoir balancée sur le tas de cailloux, ils avaient pissé dessus puis s’en étaient allés par les rues pavoisées, sous les ampoules multicolores festonnant les terrasses où s’agitaient des petits drapeaux et où les accordéons apprivoisaient les airs nouveaux de Glen Miller. C’était le début de la fête. Je l’avais imaginée un peu autrement. Après ça je suis rentré chez moi, pour suivre à la T.S.F la suite du feuilleton. Ainsi, devais-je apprendre, entre autres choses gaies, que les forces françaises de l’intérieur avaient à elles seules mis l’armée allemande en déroute.

Le général De Gaulle devait, par la suite, accréditer ce fait d’armes. On ne l’en remerciera jamais assez. La France venait de passer de la défaite à la victoire, sans passer par la guerre. C’était génial.

Michel Audiard, in Le Figaro-Magazine, 21 Juillet 1984

Pour ceux qui n’auraient pas lu le livre d’Audiard intitulé « La nuit le jour et toutes les autres nuits », paru en 1978, voici quelques éclaircissements quant à cette malheureuse jeune fille évoquée dans la tribune publiée dans Le Figaro. Il s’agissait d’une demoiselle nommée « Myrette » qui vivait un peu de ses charmes. Elle avait été généreuse avec Audiard, qui éprouvait à son endroit de l’amitié et une grande tendresse, ainsi qu’avec de jeunes et beaux allemands. Ordoncques, à la libération, un certain colonel Palikar, entouré d’une bande de salopards d’autant plus assoiffés de vengeance qu’ils étaient restés loin des tumultes de la résistance, a estimé qu’il fallait faire son affaire à cette Myrette, devenue dans ce coin du XIVe arrondissement de Paris le symbole de la collaboration honnie : « Myrette fut certainement très martyrisée puisqu’elle avait les jambes brisées lorsqu’ils la tirèrent par les cheveux sur la petite place et l’attachèrent au tronc d’un acacia. C’est là qu’ils la tuèrent. Oh ! sans méchanceté, plutôt, voyez-vous, à la rigolade, comme on dégringole les boites de conserves à la foire, à ceci près : au lieu des boules de son, ils balançaient des pavés. Quand ils l’ont détachée, elle était morte depuis longtemps déjà, aux dires des gens. Après l’avoir jetée sur un tas de sable ils lui ont pissé dessus, puis s’en sont allés par les rues pavoisées pour, comme on dit, arroser çà. Quelle merde ! On a vu des tontes de femmes, des pendaisons de (supposés) collabo, des concours d’extraction dentaire par claquage de gueule. » Audiard apprendra, quelques temps après, que la justice immanente avait fait son oeuvre. En effet, ce colonel de pacotille chuta au passage d’un tank Sherman et son occiput ne résista pas aux chenilles du blindé. raclure-boche-

Délicat souvenir d’un haut fait d’armes.

En complément à ce billet, je vous propose d’écouter l’enregistrement de l’émission Radioscopie du 12 mai 1978, animée par Jacques Chancel, dans laquelle il évoque, entre autres choses, cette période peu reluisante.

Je vous engage également à visionner « Vive la France » (notamment à 35’10), cocasse et caustique pamphlet cinématographique qui prend la forme d’un documentaire :

La semaine prochaine, le cycle des commémorations de la libération va débuter. Je ne me joindrais pas à la foule qui se presse autour des monuments aux morts. Non pas que je ne me réjouisse pas de ce que l’envahisseur ait été vaincu et bouté hors du pays, mais je n’ai jamais pu me résoudre à oublier ces femmes, ces filles, ces mères, victimes de la dégueulasserie ordinaire des lâches honteux de leur conduite. Je laisse aux républicons le soin de commémorer, avec juste ce qu’il faut d’amnésie, cette libération souillée par ces minables et abjects actes de « revanche ».

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6 réflexions sur “Fêtons la libération comme il se doit

  1. Merci pour ce texte ( qui fait froid dans le dos ).
    J’ai les memes sentiments que vous vis à vis de la  » libération ».. pour la petite histoire : mon grand pére, résistant à nancy, fût activement recherché par les FFI qui voulaient lui faire la peau, ignorant probablement qu’il était résistant…il a dû se cacher.

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  2. bonjour Antoine .

    pour moi c’est ça les heures les plus noires dans notre pays ….
    on parle très peu de ce genre de guerre civile , ressemblant à la révolution .
    oui assurément je dis bien guerre civile car les exactions qui ont durées de 1943 à 1945 et plus dans certaines régions , ont fait de très nombreuses victimes , féminines essentiellement .
    une horreur et je peux vous dire qu’il faut un courage exceptionnel pour lire le livre que je possède .

    ce livre : la France »virile » de Fabrice Virgili .Payot septembre 2000.

    aucune région n’a été épargnée … dénonciations , visites domiciliaires , tontes publiques , bitumages de corps pour y coller des plumes , fractures avec des bâtons , des barres de fer , pendaison par les pieds …et j’en passe …et toutes ces abominations sur les places des villages ….

    et c’est le Général De Gaulle qui est intervenu pour faire cesser ces horreurs ..

    comme vous le dites c’est de la vengeance , mais aussi la bêtise , la crétinerie , et pour les collabos se faire une virginité aux yeux de la populace ….

    c’est pas joli tout ça et c’est pourquoi on en parle pas ….

    amitié, Antoine et très bonne journée .
    Chris .

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