La France contre les robots – 5

Georges-Bernanos

Chapitre 5

Cent cinquante ans après la Déclaration des Droits, les dictateurs ont failli se partager le monde, mais ce n’est pas assez dire. Ils se vantaient d’y établir un nouveau type de civilisation, et nous voyons maintenant que cette promesse n’était pas vaine, nous jugeons mieux chaque jour l’étendue et la profondeur de la crise intellectuelle et morale que la victoire ne saurait résoudre, qu’elle aggravera peut-être. Car l’idée de liberté, déjà si dangereusement affaiblie dans les consciences, ne résisterait probablement pas à la déception d’une paix manquée, au scandaleux spectacle de l’impuissance des démocraties. C’est déjà trop que la guerre de la liberté ait été faite selon les méthodes totalitaires; le désastre irréparable serait que la paix de demain fût faite, non seulement selon les méthodes, mais selon les principes de la dictature.

Cent cinquante ans après cette explosion d’espérance. Oh ! Sans doute, plus d’un lecteur pensera que j’insiste trop là-dessus; mais c’est que ma chronologie ébranle peut-être à la longue, par une agaçante répétition, la sécurité intérieure où il trouve ordinairement son repos, comme les poissons dans l’eau profonde. Car il supporte bien que les idées en troublent parfois la surface, mais, dès qu’une image un peu pressante risque de pénétrer plus avant, il éprouve de l’angoisse. Et par exemple, il lui déplaît de penser que le totalitarisme n’a pas été plus inventé par M. Hitler ou par M. Mussolini que le protestantisme par Luther, que les dictateurs, comme Luther lui-même, ont mérité de donner leur nom à une crise déjà ancienne parce que, si la malfaisance en était répandue dans tout l’organisme, ce sont eux qui l’ont fixée, au sens que les médecins donnent à ce mot lorsqu’ils parlent d’un abcès de fixation qui localise l’infection, collecte le pus. Des millions et des millions d’hommes ne croyaient plus à la liberté, c’est-à-dire qu’ils ne l’aimaient plus, ils ne la sentaient plus nécessaire, ils y avaient seulement leurs habitudes, et il leur suffisait d’en parler le langage. Depuis longtemps, l’État se fortifiait de tout ce qu’ils abandonnaient de plein gré. Ils n’avaient que le mot de révolution à la bouche, mais ce mot de révolution, par une comique chinoiserie du vocabulaire, signifiait la révolution socialiste, c’est-à-dire le triomphal et définitif avènement de l’État, la raison d’État couronnant aussi l’édifice économique, la raison d’État faisant face au monopole d’État, comme en une de ces allégories pyrotechniques qui précédaient jadis le « bouquet » des feux d’artifice. Ils n’avaient que le mot de révolution dans leur gueule pourrie, mais ce n’était pas la leur, qui se préparait — imbéciles ! — c’était celle de l’État qui allait faire sa propre révolution à leurs dépens, aux dépens de ce qui leur restait de liberté. Ils le savaient bien, ils souhaitaient en finir le plus tôt possible avec leur conscience, ils souhaitaient, au fond d’eux-mêmes, que l’État les débarrassât de ce reste de liberté, car ils n’osaient pas s’avouer qu’ils en étaient arrivés à la haïr. Oh ! Ce mot de haine doit paraître un peu gros, qu’importe ! Ils haïssaient la liberté comme un homme hait la femme dont il n’est plus digne, je veux dire qu’ils se cherchaient des raisons de la haïr. Ils haïssaient ce qui leur restait de liberté, précisément parce qu’il ne leur en restait pas assez pour être des hommes libres, mais assez pour en porter le nom, pour être parfois tenus d’agir comme tels. Vous pensez que j’exagère ? C’est donc que vous n’avez pas connu les hommes de 1920, c’est donc que vous ne les avez jamais regardés. Rien qu’à les voir, on comprenait parfaitement ce qu’ils étaient, les fils d’une race dont le sang, depuis un siècle, s’était prodigieusement appauvri de ces substances mystérieuses, de ces hormones inconnues que les chimistes découvriront peut-être un jour dans les veines du dernier homme libre, avant que la médecine totalitaire l’ait rendu inoffensif par quelque futur ingénieux procédé de stérilisation… Je vous parle ici, comme on disait au temps du roman réaliste, d’une expérience vécue. En 1920, je venais de faire la guerre comme tout le monde, j’avais trente-deux ans, je savais écouter, je savais voir. Oh ! Sans doute, je ne me faisais pas beaucoup plus d’illusion qu’aujourd’hui sur les prétendues croisades de la liberté, je ne pensais pas que « la porte du Paradis sur la terre s’appellerait Verdun », comme l’écrivait alors je ne sais quel rédacteur de l’Écho de Paris. Oui, j’étais loin de m’attendre, croyez-le, à une période de prospérité, d’abondance, et surtout de sécurité. Je me disais : « Cette guerre ne sera certainement pas la dernière des guerres, mais, avant bien des siècles, sûrement, on ne reverra plus une telle imposture. Les hommes qu’on essaie de duper par une paix d’avoués véreux et de gangsters qui ne serait, en somme, qu’une liquidation, entre complices, de la plus colossale faillite qu’on ait jamais vue, ne se laisseront évidemment pas faire, ils jetteront bas tout le système. Nous allons connaître des temps difficiles, mais l’humanité n’est tout de même pas au bout de ses ressources, elle se renouvellera une fois encore dans le chaos; c’est toujours par les plus grandes convulsions que s’annoncent les plus grandes restaurations de l’Histoire »… et patati et patata… Paris était à ce moment-là une sorte de foire universelle où la canaille internationale des palaces et des wagons-lits venait cuver son or à Montmartre, comme un ivrogne cuve son vin. La température ambiante était, même sous la pluie de février, celle d’un salon de bordel ; mais le franc, lui, tombait au-dessous de zéro et les éditeurs, rendus hystériques par leur propre réclame, à la manière d’un badaud qui voit son image reproduite à l’infini dans un jeu de glaces, découvraient un génie par jour. Qui n’a pas vécu en ce temps-là ne sait pas ce que c’est que le dégoût. Rien qu’en humant l’air des boulevards, vous auriez pu sentir l’odeur des charniers qui ne devaient pourtant s’ouvrir que dix-neuf ans plus tard. Il y a ainsi parfois, au plus profond de l’hiver, des jours où vient on ne sait d’où, le parfum des haies d’aubépines, encore nues pourtant sous la neige. J’allais et venais, tantôt heureux, tantôt malheureux, mais toujours avec, à la poitrine, le creux de l’angoisse. Oh ! Cela non plus n’est pas une image littéraire ! Ceux qui m’ont connu alors savent que je ne mens pas. J’allais et venais, je regardais dans les rues, à la terrasse des cafés, au seuil des usines et des chantiers, ces hommes qui avaient été cinq ans mes égaux, mes camarades, ces visages durcis par la guerre, ces mains de soldat. On les avait démobilisés classe par classe comme on rangerait sur une étagère des grenades encore amorcées; mais c’était visiblement des soins superflus. Ils n’avaient jamais été, ils ne seraient jamais dangereux que pour l’ennemi, c’est-à-dire pour ce que le règlement du service en campagne autorise à désigner sous ce nom. Ils avaient combattu en citoyens, ils s’étaient acquittés en masse de ce devoir civique, ils étaient allés là-bas comme aux urnes — beaucoup plus tranquillement, d’ailleurs, qu’ils allaient aux urnes, car ils sentaient bien que c’était une besogne sérieuse, et qu’elle durerait longtemps. Bien loin que la guerre ait fait d’eux des révoltés, elle n’a jamais seulement réussi à en faire, des aventuriers. Ces hommes, qui semblaient avoir tant de fois joué leur vie pile ou face, étaient les moins joueurs des hommes. Car ils n’avaient jamais réellement joué leur vie pile ou face, ils l’avaient engagée tout entière dans une besogne — qui était d’ailleurs réellement un métier, un métier qu’ils avaient appris comme n’importe quel métier, où ils avaient d’abord été des apprentis — c’est-à-dire des « bleus » — puis des anciens — et ils ne boudaient pas à la besogne, ils finissaient toujours par en venir à bout, sans rien faire de trop, mais aussi sans rien bâcler, avec leur prodigieuse conscience ouvrière. Ils ne jouaient pas leur vie pile ou face, ils ne la risquaient pas, au sens exact du mot; on la risquait pour eux, et ils trouvaient ça parfaitement légitime, ou du moins inévitable. Aussi longtemps que l’entreprise n’était pas achevée, ils eussent rougi de discuter là-dessus avec l’entrepreneur, mais ils se promettaient bien de vivre tranquilles dès qu’ils auraient quitté le chantier. Naturellement, cette peinture ne ressemble pas à celle des calendriers de la guerre… Oh ! Si Van Gogh avait pu les peindre ! Ils étaient devenus des héros, et ils l’étaient devenus à leur insu, puisque leur héroïsme était précisément de s’oublier eux-mêmes. Ils ne voulaient pas se voir tels qu’ils étaient, ils se voyaient de moins en moins, à mesure qu’ils s’élevaient plus haut; leur sainteté ne pouvait survivre à la guerre, elle était liée à leur guerre, elle était cette guerre même, je ne sais comment exprimer cela, je ne suis pas sûr encore de comprendre, après tant d’années. Certes, lorsque, il y a un quart de siècle, je les observais d’un cœur amer, je ne leur rendais pas justice. Je m’irritais de les voir s’installer avec déférence dans un monde qui reniait ouvertement leur grandeur et leur misère, mais il n’en coûtait rien à leur humilité de renier eux-mêmes leur grandeur, et, quant à leur ancienne misère, ils en avaient honte, ils n’en parlaient à personne, ils craignaient d’avoir l’air de tendre la main. Quand je leur disais : « Pour supporter que la France tombe de la guerre dans le carnaval, il faut que nous soyons de rudes salauds ! », ils me regardaient de leur regard inflexible, de ce regard d’acier dont ils mesuraient la distance d’un trou d’obus à un autre trou d’obus, ou la trajectoire de la grenade, et ils me répondaient en rigolant : « T’en fais pas pour la France, mon gars! » Ils aimaient la France, ils l’aimaient autant qu’aucune autre génération ne l’avait aimée, mais ils ne se sentaient aucun droit sur elle, et réellement ils n’en avaient aucun. Depuis cent cinquante ans, le mot de Patrie n’appartenait plus qu’au vocabulaire sentimental, les théoriciens du droit public lui avaient substitué celui de nation, et ce mot lui-même ne se distinguait guère plus de celui d’État — ce que l’État prétendait obtenir du citoyen, il l’exigeait au nom de la nation, la nation était le pseudonyme de la raison d’État. Pour l’homme de 89, la Patrie c’était sans doute, selon l’étymologie, la terre des pères, mais c’était plus naturellement, plus réellement, tout ce qu’il avait reçu, tout ce qu’il pouvait transmettre à sa famille, tout ce qui assurait cette transmission — c’était sa famille elle-même, immensément agrandie, mais toujours reconnaissable. Et s’il ne possédait en propre ni un arpent de terre, ni un écu, c’étaient les droits, les privilèges, dont le plus pauvre avait sa part, si nombreux, si divers, si bien enchevêtrés les uns dans les autres, que, à la lecture des anciens traités de droit public ou privé, ils évoquent irrésistiblement l’image de ces profonds, de ces impénétrables halliers où les bêtes libres de la forêt peuvent défier le chasseur. Privilège de la personne, de la famille, du village, de la paroisse, du métier — que sais-je ? Au XVIIe siècle les ramoneurs et commissionnaires savoyards de Paris formaient une espèce de confédération qui avait ses lois, qui défendait jalousement non seulement ses intérêts, mais son honneur, qui faisait elle-même sa justice, car les commissionnaires qui transportent des lettres ou des marchandises, les ramoneurs dont le métier est d’entrer ou de sortir librement par la cheminée, doivent, naturellement, rester au-dessus de tout soupçon. Un d’entre eux, convaincu de vol, fut jugé par ses pairs et pendu. Pour de tels hommes, et pour tous ceux qui leur ressemblaient, si misérables qu’ils fussent, la Patrie était ceci ou cela, mais c’était encore l’honneur de leur modeste profession. Ainsi, la Patrie garantissait à chaque Français tout ce qui les distinguait les uns des autres, les enrichissait ou les honorait, et elle ne demandait rien, du moins en apparence, car les impôts n’étaient pas prélevés en son nom, et il ne serait d’autre part venu à l’esprit de personne qu’elle pût exiger indistinctement de chaque Français mâle le sacrifice du sang. La noblesse militaire était bien soumise à cette exigence, mais elle jouissait, en revanche, de privilèges particuliers — donnant donnant, son héroïsme était d’ailleurs moins fait de patriotisme que d’honneur. Oh ! Sans doute, un Français d’autrefois tenait parfaitement qu’il est beau de donner à la Patrie ce témoignage que l’Église demande parfois à ses fils; mais dans l’un ou l’autre cas, le martyre lui paraissait d’autant plus sublime qu’il était un acte exceptionnel et volontaire. Si au temps de Jeanne Hachette toutes les femmes avaient dû, comme elles y seront sans doute contraintes demain, accomplir leur service militaire, comment le nom de cette héroïne serait-il venu jusqu’à nous ? Lorsque l’État totalitaire exigera de n’importe qui, sous peine de mort, des risques dont l’acceptation volontaire eût jadis suffi à perpétuer le nom d’un homme, qui distinguera les braves des lâches ?

À un Français de 1914, au contraire, le mot de Patrie évoquait instantanément la strophe fameuse : « Mourir pour la Patrie, c’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie. » Je le dis sans aucune exagération, pour un homme de cette époque, cependant si platement bourgeoise, la Patrie était d’abord et avant tout, non pas ce qui rend la vie plus facile et plus noble, mais cet absolu pour quoi l’on meurt. A qui lui eût demandé, par exemple, quel est le symbole de la Patrie, un petit garçon de 1900 n’eût pas hésité une seconde à répondre : le drapeau. Et, prononçant ce mot de drapeau, croyez bien qu’il n’eût pas pensé aux joyeux drapeaux des Quatorze Juillet, flambant sur l’azur, mais à un haillon déchiré, trempé du sang des braves. Rien ne pouvait symboliser la Patrie à ses yeux que ce symbole purement militaire. On l’aurait fait sourire en lui proposant une cathédrale, une route, un fleuve tranquille ou une vieille maison paternelle, avec son champ et son verger. Plus l’idée de Patrie prenait ce caractère implacable, si contraire à notre tradition, à notre tempérament, à notre génie, plus elle devenait étrangère à la majorité des Français, particulièrement à ceux de la classe ouvrière, qui n’étaient pas loin d’y voir, non sans raison, un fanatisme religieux et comme une sorte de cléricalisme tricolore.

Pour juger l’homme de 1914, le combattant des Éparges et de Verdun, il faut absolument tenir compte de cette conception de la Patrie, qu’on peut dire héritée de la convention, car la convention fut la première à oser la formuler, et que les Français n’ont jamais comprise qu’à travers leurs souvenirs de collège, car elle appartient à l’histoire romaine et non pas à l’histoire de France. Mais l’immense majorité des ouvriers et des paysans mobilisés en 1914 n’avaient aucun souvenir de l’histoire romaine, pour la raison qu’ils ne l’avaient jamais apprise. Ils se rappelaient les définitions du manuel d’instruction civique, ou du moins, ils en avaient retenu l’essentiel, qui pourrait se résumer ainsi : « Le citoyen doit tout à sa Patrie, jusqu’à la dernière goutte de son sang, mais la Patrie ne lui doit rien. » Ils ne prenaient évidemment pas ces définitions au pied de la lettre, car, en ce cas, ils eussent été déjà mûrs pour n’importe quelle sorte de fascisme.

La Patrie n’en était pas moins devenue pour eux cet impératif auquel, pour le repos de l’esprit et du corps, il est préférable de penser le plus rarement possible. Y pensaient-ils beaucoup le jour de la mobilisation ? Je ne le crois pas. Non, je ne le crois pas. En prenant le train à la gare de l’Est, dans leurs wagons fleuris, voulez-vous que j’essaie de vous dire à quoi ils pensaient ? Eh bien, ils pensaient à Guillaume, au Kronprinz, aux hobereaux poméraniens à monocle, au militarisme prussien. Au militarisme prussien surtout, car ils reportaient sur lui, sur les hobereaux à monocle, leurs vieilles rancunes contre l’adjudant. Ils croyaient aussi à la paix universelle, parce qu’ils étaient de braves gens, de vieux civilisés, auxquels la guerre faisait honte. Si vous leur parliez de la France, ils prenaient tout de suite l’air têtu et sournois du mauvais élève qui écoute le sermon de l’aumônier. Et quand vous leur aviez joué cet air du répertoire, ils rigolaient de vous, derrière votre dos, sans malice, à moins qu’ils ne vous soupçonnassent de vous payer leur tête. Cela vous gêne de m’entendre parler si franchement ? N’importe ! Ils faisaient bien mieux que de penser à la France, ce qui, d’ailleurs, était devenu, grâce aux controverses des gens de droite et des gens de gauche, un travail difficile, à la portée seulement des instituteurs ou des curés. Ils faisaient mieux que de penser à la France, ils vivaient ces grandes heures comme leurs ancêtres les auraient vécues, avec simplicité, avec bonhomie, avec une tendresse humaine aussi, car ils partaient sans haine. Voyons, encore un coup, soyez francs ! Ils ne pouvaient penser à la France de l’Ancien Régime, à une France ténébreuse, qu’on leur avait peinte comme un bagne. Ils eussent plutôt rougi d’elle, rougi de leurs pères qui y avaient été, paraît-il, rossés tant de siècles, et leurs femmes engrossées à la bonne franquette par le seigneur. Non seulement on avait diffamé cette France à leurs yeux, mais on avait pris grand soin de ne rien leur laisser d’elle qui fût réellement à leur portée — pas un costume, pas un patois, pas une chanson. Quand ces braves gens regardaient une cathédrale, ils n’osaient pas l’admirer, ils calculaient la hauteur des tours en se représentant les malheureux serfs grimpant jusque-là, sous le fouet des contremaîtres. Et il ne leur semblait pas trop exaltant non plus de penser à l’autre France — celle de la révolution, bien entendu, mais aussi celle de Napoléon le Grand, de Napoléon le Petit, de Louis-Philippe, de l’oppression capitaliste, des grèves sanglantes, et des bas salaires. En sorte qu’ils préféraient qu’on les laissât tranquilles au sujet de la Patrie, qu’on ne leur fît pas de phrases sur cette Patrie à propos de laquelle ils auraient pu dire ce qu’ils disaient si souvent à propos du Bon Dieu : « Nous ne croyons qu’à ce que nous voyons. » Oui, oui, je sais ce que vous allez me répondre, vous allez me répondre que cette France était sous leurs yeux, qu’ils n’avaient qu’à la regarder par la portière du wagon qui les emportait vers leur destin. Je vous répondrai d’abord que ce wagon n’avait pas de portières, c’était un wagon à bestiaux, avec un peu de paille dedans. N’importe ! Si je vous entends bien, vous auriez voulu que s’étant fait, par la faute de leurs maîtres, une idée trop abstraite de la France, ils la reconnussent, ils prissent conscience d’elle à la vue de ses paysages. Mais rien n’est plus difficile que de prendre conscience d’un pays, de son ciel et de ses horizons, il y faut énormément de littérature ! Ces champs, ces prés, ces vignes ne leur représentaient pas la France parce qu’ils ne pouvaient y faire revivre, comme nous, un passé qu’ils ne connaissaient pas. Les vieux paysages nous parlent à travers la vieille histoire. Pour eux, pour ces braves types qui regardaient à travers l’étroite fenêtre grillagée de leur wagon sans vitres, il n’y avait devant eux que de bonnes ou de mauvaises terres, des terres à blé ou des terres à vigne, qui seraient toujours de bonnes ou de mauvaises terres, quel qu’en fût le maître, allemand ou français. Pour qu’elles leur représentassent la France, il fallut des mois et des mois d’une patience et d’un héroïsme jamais égalés. Mais, quand ils eurent sauvé cette France-là, de la seule manière dont ils fussent capables, quand ils l’eurent reprise à l’ennemi, et furent rentrés tranquillement chez eux, comment aurait-on pu les persuader de la sauver de nouveau ? Ils n’avaient plus rien à reprendre, du moins plus rien à reprendre qu’ils pussent voir de leurs yeux, toucher de leurs mains. Les pieds enracinés dans l’argile gluante, le dos gelé par la pluie, la paume de la main brûlée par le canon du fusil, l’épaule meurtrie par la crosse, avec en face d’eux un coin de bois quelconque, couronné d’une vapeur bleue, et qui crache du feu par tous ses trous d’ombre, ils n’eussent, pour rien au monde, boudé à la besogne. Mais, six semaines après l’armistice, ils ne comprenaient pas que la France pût encore avoir besoin d’eux. Ils ne prenaient déjà pas la paix au sérieux; je crois qu’ils ne l’ont jamais respectée. Ils étaient aussi dégoûtés que moi du carnaval de l’après-guerre, ils regardaient avec le même dégoût les gorilles d’affaires américains liquidant les stocks, les ogresses internationales escortées de leurs gigolos, mais ils n’éprouvaient nullement le besoin de délivrer la France de cette ordure, ils n’en avaient nullement envie, voilà le malheur. Leur dégoût pour ces millions de jeunes cyniques, avides de jouir, et qui mettaient le pays à l’encan, était plutôt jovial, sans colère et sans haine ; on aurait même cru volontiers qu’il ne leur déplaisait pas de voir l’Arrière, ce fameux « Arrière » dont le Bulletin des Armées leur avait si souvent vanté « le moral » — l’Arrière tiendra! — donner ainsi la mesure de sa profonde et secrète dégradation. Car un gouffre s’était creusé peu à peu, au cours de ces quatre années, entre l’Arrière et l’Avant, un gouffre que le temps ne devait pas combler, ou ne devait combler qu’en apparence. Oh ! C’est là une remarque que je serai peut-être le seul à faire; personne ne m’en disputera le mérite, elle est trop simple, qu’importe ! Aux jours de Munich qui rappelaient si cruellement les jours maudits de 1920 par une égale ignominie dans l’égoïsme et l’évasion — l’esprit de l’Avant et celui de l’Arrière demeuraient aussi inconciliables qu’autrefois, bien que la politique eût depuis longtemps perverti le premier. Cette opposition des deux esprits, qui aurait pu être vingt ans plus tôt un principe de salut, n’a servi qu’à rendre impossible toute véritable union des Français devant l’ennemi. L’Arrière et l’Avant, méconnaissables sous le nom de Gauche ou de Droite, de Front populaire ou de Front national, ne se sont réconciliés qu’en deux occasions, pour une égale abdication de l’honneur, pour un égal reniement de l’ancienne victoire, à Munich et à Rethondes.

J’ai été injuste envers l’homme de 1920; on ne saurait être déçu sans être injuste. La déception m’a d’ailleurs jeté dans la littérature, je suis entré dans « le Soleil de Satan » — je m’excuse d’une telle comparaison — un peu comme l’abbé de Rancé résolut de se faire trappiste devant le visage de sa maîtresse tout grouillant de vers, et ses nobles cheveux blonds collés au front par l’écume de la pourriture. Puis-je ici faire remarquer à ceux de mes lecteurs qui me font l’honneur de leur amitié, que j’ai déjà écrit cela en 1926, l’année même de la publication de mon premier livre ? Ce n’est pas une idée venue sur le tard, pour les besoins de la cause, comme à tant d’autres écrivains désireux de faciliter la tâche de leurs biographes futurs. J’ai été injuste envers mes anciens camarades, je les imaginais capables de reconstruire, de restaurer, alors que la guerre ne leur avait appris qu’à détruire, et non pas à détruire au hasard, selon l’inspiration du moment, la révolte de la conscience, le cri des entrailles, mais posément, méthodiquement, patiemment, sans colère et selon le plan tracé. Si on leur avait demandé de se jeter au milieu de ce carnaval avec des grenades dans leurs poches, ils auraient peut-être fait tout sauter, c’est entendu, mais ils n’étaient rien moins qu’anarchistes, et, en se retrouvant côte à côte, coude à coude, ils auraient repris rapidement les vieilles habitudes, ils auraient été de nouveau une armée, avec ses chefs, sa discipline, son argot, sa camaraderie inflexible, capable de tout le bien comme de tout le mal, ils auraient donné à cette armée un nom de parti ou plutôt on le lui eût donné pour eux, et l’Europe aurait compté un fascisme de plus. Car, voilà précisément ce que nous n’avions pas compris : les guerres d’autrefois, les guerres politiques, les guerres de soldats, formaient des héros ou des bandits, la plupart héros et bandits tout ensemble. Mais la guerre moderne, la guerre totale, travaille pour l’État totalitaire, elle lui fournit son matériel humain. Elle forme une nouvelle espèce d’hommes, assouplis et brisés par l’épreuve, résignés à ne pas comprendre, à ne pas « chercher à comprendre », selon leur mot fameux, raisonneurs et sceptiques en apparence, mais terriblement mal à l’aise dans les libertés de la vie civile qu’ils ont désapprises une fois pour toutes, qu’ils ne réapprendront plus jamais, ou du moins qui ne leur seront plus jamais familières — respectueux de la vie civile, du confort de la vie civile, comme s’ils n’y avaient pas droit, comme s’ils avaient une fausse permission dans leur poche. Oh ! Plus d’un lecteur, s’il est jeune surtout, s’émerveillera de cette espèce de timidité. Il s’imagine volontiers qu’un citoyen mobilisé sorti vivant de la guerre devrait être plutôt enclin à présumer de lui-même, de son adresse, de son courage, de ses forces. Il en était certainement ainsi jadis, au temps de l’ancienne guerre, de la guerre des hommes. Mais la guerre totalitaire ne saurait vraiment exalter l’orgueil de personne. Qui sort sain et sauf de cette prodigieuse machinerie n’en saurait rendre grâces qu’à Dieu. « Sortir vivant de la guerre » n’a pas beaucoup plus de sens que « sortir vivant d’une épidémie de choléra ». À cette différence près que les grandes épidémies ont généralement coïncidé avec un non moins grand relâchement des mœurs, les hommes se consolant de leurs terreurs comme ils pouvaient, au lieu que la guerre totale resserre toutes les disciplines, impose à l’homme, non seulement le sacrifice de sa vie, mais des dernières joies qui lui restent à vivre, l’exerce à passer stoïquement ses derniers jours dans la privation de tous les plaisirs, lui interdit jusqu’à ces grossières revanches, ces détentes bestiales qui étaient jadis le pillage des villes forcées. Car la guerre totale est cruelle et puritaine comme elle est anonyme, elle forme, par des méthodes qui ne sont pas loin d’être comme une transposition sacrilège et ironique des Exercices de saint Ignace, une sorte d’hommes — perinde ac cadaver — capables de toutes les formes de la soumission et de la violence, passant indifféremment des uns aux autres, une espèce d’hommes où le totalitarisme puise au hasard des milliers de badauds en uniforme pour son cérémonial religieux, des bêtes intelligentes et féroces pour sa police, et des bourreaux pour ses camps de concentration. Je ne dis pas que la société moderne n’eût pas réussi à former dans la paix, grâce à ses admirables méthodes de déformation des consciences, un homme totalitaire; il n’en est pas moins vrai qu’elle en a prodigieusement hâté la maturité dans la guerre. Et d’ailleurs il est sans doute vain de distinguer la société moderne de la guerre totale : la guerre totale est la société moderne elle-même, à son plus haut degré d’efficience.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s