La France contre les robots – 2

Georges-Bernanos

Chapitre 2

Notre peuple a le droit de se dire quitte envers les démocraties. De 1914 à 1918, il leur a sacrifié deux millions de morts et les trois quarts de la fortune nationale. En 1939, elles lui ont demandé le sacrifice total. Je dis que les démocraties ont demandé à notre peuple le sacrifice total, parce qu’il n’y a pas aujourd’hui, au Brésil comme ailleurs, un homme sensé pour refuser d’admettre que nous n’aurions pu attendre deux ans l’Angleterre, quatre ans l’Amérique, ayant sur les bras toute la machine de guerre allemande, et sans le concours de la Russie. Nos divisions auraient fondu l’une après l’autre, comme de la cire, dans ce Verdun colossal. Le rôle réservé à la France était d’ailleurs précisément celui d’une troupe qui se fait tuer pour donner aux réserves le temps d’arriver. Après quoi, quelques années plus tard, comme en 1925, nous aurions reçu la note des fournitures.

Notre peuple a le droit de se dire matériellement et moralement quitte envers les démocraties, mais il sait aussi qu’un grand peuple chargé d’histoire n’est jamais quitte envers personne. Un grand peuple ne saurait se proclamer isolationniste sans se renier lui-même. Ce que notre peuple, ce que le peuple de la résistance exige, ce qu’il a conquis par ses sacrifices et par ses martyrs, c’est le droit de reprendre les idées qu’il a jadis répandues largement dans le monde et que l’intérêt, la mauvaise foi, l’ignorance et la sottise ont exploitées, déformées, usées, au point qu’il ne les reconnaît plus lui-même. Les reprendre, comme jadis on renvoyait à la fonte les monnaies d’or et d’argent. Les reprendre, les renvoyer à la fonte et à la frappe, pour qu’elles puissent encore servir, servir à tous. Ou encore, s’il m’est permis d’exprimer ma pensée par une autre image, un peu oratoire en apparence, mais profondément, douloureusement juste, reprendre notre révolution à un monde cynique et âpre qui ne l’a jamais comprise, qui ne peut plus que la trahir. Je dis « notre révolution » avec une assurance tranquille. En le disant, je me sens d’accord avec ce que je me suis toujours efforcé de servir : la tradition, l’esprit, l’âme de notre peuple. Plus que jamais je crois avec Michelet, mais aussi avec Mgr le Comte de Chambord — le dernier de nos rois Bourbons — que le plus grand malheur des Français fut assurément de se diviser sur une révolution qui aurait dû les unir, qui les a unis réellement, nobles, prêtres et bourgeois, à certaines heures sublimes, le jour de la Fédération par exemple, ou dans la nuit du quatre août. L’étranger n’a pas seulement exploité notre tragique malentendu, il l’a provoqué, il l’a entretenu, il l’entretient encore. Lorsqu’elles soutenaient contre De Gaulle cette poignée de nobles dégénérés, de militaires sans cervelle et sans cœur, d’intellectuels à la solde des spéculateurs, d’académiciens sans vergogne, de prélats serviles, bref le syndicat des rancunes et des impuissances, présidé par le maréchal Pétain, les démocraties, incurablement réactionnaires, pratiquaient exactement, à l’égard de notre pays, la politique inaugurée jadis par Pitt et Cobourg. Mais du moins Pitt et Cobourg ne prétendaient pas parler au nom des démocraties. Nous voyons au contraire se former plus ou moins secrètement, en vue des luttes futures pour la stabilité de la paix, c’est-à-dire pour le partage des marchés, une coalition d’ignorance et d’intérêts qui s’autorise précisément contre nous des traditions de la démocratie. Le moment me paraît venu de lui opposer notre tradition de la liberté.

Il y a une tradition française de la liberté. En 1789, tous les Français, pour un moment du moins, ont communié dans cette tradition, chacun selon l’étendue de ses connaissances ou la force de son esprit, mais avec une foi simple, unanime. Pour un moment, pour un petit nombre de jours d’un été radieux, la liberté fut une et indivisible. Reprendre notre révolution, c’est remonter à la racine, au principe, au cœur enflammé de notre union nationale. Quelle était, avant nos discordes civiles, à l’heure où la France prenait, sinon le plus clairement, du moins le plus passionnément, conscience d’elle-même, en pleine explosion du traditionnel humanisme français, l’idée que la France se faisait de la liberté ? Est-il donc une idée de la liberté qui réconcilie tous les Français ? Est-elle capable de réconcilier tous les hommes ?

Ce sont là des questions simples. Nous ne prétendons nullement confisquer ce mot de liberté à notre usage, mais nous avons cependant quelque droit sur lui. Plus qu’un autre peuple, notre peuple l’a incarné, l’a fait sang et chair. Pendant tout le dix-neuvième siècle, si l’on eût demandé à un homme cultivé d’Europe ou d’Amérique quels souvenirs historiques réveillaient dans son esprit le mot de liberté, il aurait sans doute répondu par le nom de la Bastille, de Valmy, ou une strophe de La Marseillaise. Aujourd’hui encore, pour les lecteurs innombrables de notre histoire révolutionnaire, pour tous ceux qui dans leur jeunesse se sont enivrés de cette aventure merveilleuse, devenue tout de suite, on ne sait comment ni pourquoi, légendaire, de ces grandes images d’Épinal aux couleurs joyeuses et violentes, le mot peuple — la Justice du Peuple, la Volonté du Peuple — évoque aisément le peuple des barricades. Mais le peuple des barricades n’est pas le Peuple tout court, c’est le peuple français — ou plutôt c’est l’Histoire de France insurgée. En le rappelant, nous ne prétendons humilier personne. Nous voudrions seulement que cette pure figure, pour le bien de tous, fût gardée intacte, comme nous voudrions aussi, pour le bien de tous, que ne risquât plus d’être altérée, au bénéfice de n’importe quel démagogue totalitaire, notre tradition nationale de la liberté. Car enfin — à la fin des fins — l’ouvrier du faubourg  Saint-Antoine, immortalisé par le génie de l’auteur des Misérables — le vieux travailleur idéaliste à cheveux gris, au regard d’enfant et d’apôtre, mille fois plus chrétien sans le savoir que les chrétiens qui le maudissaient, le rêveur incorrigible mourant content sur la barricade pour le bonheur du genre humain, ressemblaient certainement encore plus au garde national bourgeois, lecteur de Rousseau et de Voltaire, qui l’ajustait de l’autre côté de la rue, qu’à l’opulent gaillard américain, bien logé, bien vêtu, bien nourri, bourré de vitamines, touchant un salaire énorme et décidé à toucher plus encore, à la faveur de la guerre. Il est possible que nous ne soyons plus dignes de l’ouvrier du faubourg Saint-Antoine, mais nous sommes tout de même, lui et nous, de la même terre et de la même histoire. Nous ne le comparons pas à l’ouvrier de Detroit ou de Chicago, dans l’intention de savoir lequel des deux appartient à un type d’humanité supérieure. Mais il doit être de plus en plus clair pour tous que, dans la construction du monde de demain, on ne saurait utiliser indifféremment l’un ou l’autre de ces deux types. Qui, dès maintenant, parle au nom de l’un, ne peut se vanter de parler toujours au nom de l’autre. Pour m’exprimer plus clairement et plus loyalement encore, leurs conceptions de la vie ne se contredisent peut-être pas; elles ne se juxtaposent pas non plus. Et si elles ne se contredisent pas aujourd’hui, elles peuvent se contredire demain.

Lorsqu’un homme crie : « Vive la Liberté ! » il pense évidemment à la sienne. Mais il est extrêmement important de savoir s’il pense à celle des autres. Car un homme peut servir la liberté par calcul, ainsi qu’une simple garantie de la sienne. En ce cas, lorsque cette garantie ne lui paraît pas nécessaire, qui l’empêcherait de faire bon marché de la liberté du voisin, ou même de s’en servir comme d’un objet d’échange et de compromis ? Telle fut la politique de l’isolationnisme américain, comme aussi celle de Munich. Telle est encore la politique de cette guerre. Elle s’est engagée au nom de la liberté, mais on la définirait bien mieux une guerre pour la conservation de ce qui restait de liberté. Malheureusement, le système en avait laissé si peu que chaque nation se réserve aujourd’hui jalousement sa part avec la crainte que la nation voisine en ait demain une part trop grande. C’est ce qui explique, par exemple, l’extraordinaire méfiance, pour ne pas dire la secrète répulsion, des démocraties à l’égard des Italiens républicains qui refusent très justement leur obéissance à un roi dont il n’y a pas un royaliste au monde qui ne souhaite la déchéance et le châtiment, ne serait-ce que pour l’honneur de la monarchie. L’isolationnisme yankee a poussé cette politique jusqu’à l’absurde, avec ce cynisme qui ressemble à la candeur. Il aurait volontiers fait de l’Amérique du Nord l’unique démocratie de l’univers, continuant à pratiquer tranquillement ses deux sports nationaux, l’élection présidentielle et le base-ball, tandis que les dictatures auraient assuré l’ordre, à son profit, sur tout le reste de la planète. Tous ces gens-là croient aussi peu à la Liberté qu’ils se vantent d’avoir sauvée, que nous-mêmes, il y a vingt-cinq ans, à la paix de 1918… Ils ne pensent qu’à mettre d’avance au point les projets, les plans destinés à la protéger, du moins pour quelque temps, à l’intérieur de leur propre frontière, et sans grand souci de ce qui va se passer à l’intérieur de la frontière d’autrui. On peut dire, à ce point de vue, que leurs fameux plans sont aussi compliqués, aussi coûteux, aussi inutiles, que la Ligne Maginot.

Cette obsession du « Plan », cette conception uniquement défensive, égoïste, légaliste et conservatrice, de la Liberté, est véritablement une tare de l’esprit anglo-saxon. L’erreur traditionnelle du peuple anglais a toujours été de croire que les institutions l’ont fait libre, alors que c’est le peuple anglais lui-même qui jadis, au temps de sa jeunesse, a marqué ses institutions du signe de la liberté, comme d’une marque au fer rouge. Ce sont les démocrates qui font les démocraties, c’est le citoyen qui fait la république. Une démocratie sans démocrates, une république sans citoyens, c’est déjà une dictature, c’est la dictature de l’intrigue et de la corruption. La liberté ne sera pas sauvée par les institutions, elle ne sera pas sauvée par la guerre. Quiconque observe les événements, a très bien compris que la guerre continue de déplacer les questions sans les résoudre. Son explosion a détruit l’équilibre des dictatures, mais on peut craindre qu’elles ne se regroupent entre elles, sous d’autres noms, pour un nouveau système d’équilibre plus stable que l’ancien, car s’il réussissait à se constituer, les faibles n’auraient plus rien à espérer de la rivalité des forts. Une paix injuste régnerait sur un monde si totalement épuisé qu’elle y aurait les apparences de l’ordre.

Qui ne défend la liberté de penser que pour soi-même, en effet, est déjà disposé à la trahir. Il ne s’agit pas de savoir si cette liberté rend les hommes heureux, ou si même elle les rend moraux. Il ne s’agit pas de savoir si elle favorise plutôt le mal que le bien, car Dieu est maître du Mal comme du Bien. Il me suffit qu’elle rende l’homme plus homme, plus digne de sa redoutable vocation d’homme, de sa vocation selon la nature, mais aussi de sa vocation surnaturelle, car celui que la liturgie de la Messe invite à la participation de la divinité — divinitatis consortes — ne saurait rien renoncer de son risque sublime. En parlant comme je viens de le faire, je parle en chrétien et aussi en Français, je parle le langage de ma vieille chrétienté. Je comprends très bien qu’un incrédule m’objecte avec ironie la guerre d’Espagne. Je n’ai jamais nié le scandale, je puis même dire que je l’ai dénoncé, mais je reconnais volontiers qu’il subsiste toujours. L’affaire d’Espagne ne sera pas oubliée, l’affaire d’Espagne sera réglée en temps et lieu, je le jure. J’ai vu à Majorque, au cours de la Semaine Sainte de 1936, tandis que les équipes chargées de l’épuration parcouraient les villages pour y liquider les mal-pensants, à la moyenne de dix victimes par jour, la population terrorisée se presser aux tables saintes, afin d’obtenir le précieux certificat de communion pascale. Je comprends très bien qu’un incrédule mette ces hideuses entreprises de sacrilège au compte d’un catholicisme exalté. Lorsque j’étais jeune, j’aurais moi-même, dans l’innocence de mon âge, pris leurs auteurs pour des fanatiques que le zèle emportait au delà du bon sens. L’expérience de la vie m’a depuis convaincu que le fanatisme n’est chez eux que la marque de leur impuissance à ne rien croire, à ne rien croire d’un cœur simple et sincère, d’un cœur viril. Au lieu de demander à Dieu la foi qui leur manque, ils préfèrent se venger sur les incrédules des angoisses dont l’humble acceptation leur vaudrait le salut, et lorsqu’ils rêvent de voir rallumer les bûchers, c’est avec l’espoir d’y venir réchauffer leur tiédeur — cette tiédeur que le Seigneur vomit. Non, l’opinion cléricale qui a justifié et glorifié la farce sanglante du franquisme n’était nullement exaltée. Elle était lâche et servile. Engagés dans une aventure abominable, ces évêques, ces prêtres, ces millions d’imbéciles, n’auraient eu pour en sortir qu’à rendre hommage à la liberté ; mais la vérité leur faisait plus peur que le crime.

Capitalistes, fascistes, marxistes, tous ces gens-là se ressemblent. Les uns nient la liberté, les autres font encore semblant d’y croire, mais, qu’ils y croient ou n’y croient pas, cela n’a malheureusement plus beaucoup d’importance, puisqu’ils ne savent plus s’en servir. Hélas! Le monde risque de perdre la liberté, de la perdre irréparablement, faute d’avoir gardé l’habitude de s’en servir… Je voudrais avoir un moment le contrôle de tous les postes de radio de la planète pour dire aux hommes : « Attention ! Prenez garde ! La Liberté est là, sur le bord de la route, mais vous passez devant elle sans tourner la tête; personne ne reconnaît l’instrument sacré, les grandes orgues, tour à tour furieuses ou tendres. On vous fait croire qu’elles sont hors d’usage. Ne le croyez pas ! Si vous frôliez seulement du bout des doigts le clavier magique, la voix sublime remplirait de nouveau la terre… Ah n’attendez pas trop longtemps, ne laissez pas trop longtemps la machine merveilleuse exposée au vent, à la pluie, à la risée des passants ! Mais, surtout, ne la confiez pas aux mécaniciens, aux techniciens, aux accordeurs, qui vous assurent qu’elle a besoin d’une mise au point, qu’ils vont la démonter. Ils le démonteront jusqu’à la dernière pièce et ils ne la remonteront jamais ! »

Oui, voilà l’appel que je voudrais lancer à travers l’espace; mais vous-même qui lisez ces lignes, je le crains, vous l’entendriez sans le comprendre. Oui, cher lecteur, je crains que vous ne vous imaginiez pas la liberté comme de grandes orgues, qu’elle ne soit déjà pour vous qu’un mot grandiose, tels que ceux de vie, de mort, de morale, ce palais désert si vous n’entrez que par hasard, et dont vous sortez bien vite parce qu’il retentit de vos pas solitaires. Lorsqu’on prononce devant vous le mot d’ordre, vous savez tout de suite ce que c’est, vous vous représentez un contrôleur, un policier, une file de gens auxquels le règlement impose de se tenir bien sagement les uns derrière les autres, en attendant que le même règlement les entasse pêle-mêle cinq minutes plus tard dans un restaurant à la cuisine assassine, dans un vieil autobus sans vitres ou dans un wagon sale et puant. Si vous êtes sincère, vous avouerez peut-être même que le mot de liberté vous suggère vaguement l’idée du désordre — la cohue, la bagarre, les prix montant d’heure en heure chez l’épicier, le boucher, le cultivateur stockant son maïs, les tonnes de poissons jetées à la mer pour maintenir les prix. Ou peut-être ne vous suggérerait-il rien du tout, qu’un vide à remplir — comme celui, par exemple, de l’espace. Tel est le résultat de la propagande incessante faite depuis tant d’années par tout ce qui dans le monde se trouve intéressé à la formation en série d’une humanité docile, de plus en plus docile, à mesure que l’organisation économique, les concurrences et les guerres exigent une réglementation plus minutieuse. Ce que vos ancêtres appelaient des libertés, vous l’appelez déjà des désordres, des fantaisies. « Pas de fantaisies! » disent les gens d’affaires et les fonctionnaires également soucieux d’aller vite, « le règlement est le règlement, nous n’avons pas de temps à perdre pour des originaux qui prétendent ne pas faire comme tout le monde… » Cela va vite, en effet, cher lecteur, cela va très vite. J’ai vécu à une époque où la formalité du passeport semblait abolie à jamais. N’importe quel honnête homme, pour se rendre d’Europe en Amérique, n’avait que la peine d’aller payer son passage à la Compagnie Transatlantique. Il pouvait faire le tour du monde avec une simple carte de visite dans son portefeuille. Les philosophes du XVIII° siècle protestaient avec indignation contre l’impôt sur le sel — fa gabelle — qui leur paraissait immoral, le sel étant un don de la Nature au genre humain. Il y a vingt ans, le petit bourgeois français refusait de laisser prendre ses empreintes digitales, formalité jusqu’alors réservée aux forçats. Oh oui, je sais, vous vous dites que ce sont là des bagatelles. Mais en protestant contre ces bagatelles le petit bourgeois engageait sans le savoir un héritage immense, toute une civilisation dont l’évanouissement progressif a passé presque inaperçu, parce que l’État moderne, le Moloch technique, en posant solidement les bases de sa future tyrannie, restait fidèle à l’ancien vocabulaire libéral, couvrait ou justifiait du vocabulaire libéral ses innombrables usurpations. Au petit bourgeois français refusant de laisser prendre ses empreintes digitales, l’intellectuel de profession, le parasite intellectuel, toujours complice du pouvoir, même quand il paraît le combattre, ripostait avec dédain que ce préjugé contre la science risquait de mettre obstacle à une admirable réforme des méthodes d’identification, qu’on ne pouvait sacrifier le Progrès à la crainte ridicule de se salir les doigts. Erreur profonde ! Ce n’était pas ses doigts que le petit bourgeois français, l’immortel La Brige de Courteline, craignait de salir, c’était sa dignité, c’était son âme. Oh I peut-être ne s’en doutait-il pas, ou ne s’en doutait-il qu’à demi, peut-être sa révolte était-elle beaucoup moins celle de la prévoyance que celle de l’instinct. N’importe ! On avait beau lui dire : « Que risquez-vous ? Que vous importe d’être instantanément reconnu, grâce au moyen le plus simple et le plus infaillible ? Le criminel seul trouve avantage à se cacher… » Il reconnaissait bien que le raisonnement n’était pas sans valeur, mais il ne se sentait pas convaincu. En ce temps-là, le procédé de M. Bertillon n’était en effet redoutable qu’au criminel, et il en est de même encore maintenant. C’est le mot de criminel dont le sens s’est prodigieusement élargi, jusqu’à désigner tout citoyen peu favorable au régime, au système, au parti, ou à l’homme qui les incarne. Le petit bourgeois français n’avait certainement pas assez d’imagination pour se représenter un monde comme le nôtre si différent du sien, un monde où à chaque carrefour la police d’État guetterait les suspects, filtrerait les passants, ferait du moindre portier d’hôtel, responsable de ses fiches, son auxiliaire bénévole et public. Mais tout en se félicitant de voir la Justice tirer parti, contre les récidivistes, de la nouvelle méthode, il pressentait qu’une arme si perfectionnée, aux mains de l’État, ne resterait pas longtemps inoffensive pour les simples citoyens. C’était sa dignité qu’il croyait seulement défendre, et il défendait avec elle nos sécurités et nos vies. Depuis vingt ans, combien de millions d’hommes, en Russie, en Italie, en Allemagne, en Espagne, ont été ainsi, grâce aux empreintes digitales, mis dans l’impossibilité non pas seulement de nuire aux Tyrans, mais de s’en cacher ou de les fuir? Et ce système ingénieux a encore détruit quelque chose de plus précieux que des millions de vies humaines. L’idée qu’un citoyen, qui n’a jamais eu affaire à la Justice de son pays, devrait rester parfaitement libre de dissimuler son identité à qui lui plaît, pour des motifs dont il est seul juge, ou simplement pour son plaisir, que toute indiscrétion d’un policier sur ce chapitre ne saurait être tolérée sans les raisons les plus graves, cette idée ne vient plus à l’esprit de personne. Le jour n’est pas loin peut-être où il nous semblera aussi naturel de laisser notre clef dans la serrure, afin que la police puisse entrer chez nous nuit et jour, que d’ouvrir notre portefeuille à toute réquisition. Et lorsque l’État jugera plus pratique, afin d’épargner le temps de ses innombrables contrôleurs, de nous imposer une marque extérieure, pourquoi hésiterions-nous à nous laisser marquer au fer, à la joue ou à la fesse, comme le bétail ? L’épuration des mal-pensants, si chère aux régimes totalitaires, en serait grandement facilitée.

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3 réflexions sur “La France contre les robots – 2

  1. Un magnifique texte en effet et dont les toutes premières lignes, avec tout l’infini respect que je dois à Bernanos, me semblent aussi pouvoir sinon justifier – du moins expliquer – l’armistice, chose honnie et vilipendée jusqu’ alors par l’auteur. Mais sur le fond des choses, et au delà des vicissitudes historiques, Bernanos voit comme toujours juste et droit.

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  2. Quand j’étais petit, sous la Quatrième République, ou peut être au tout début de la Cinquième, je ne m’en souviens plus très bien, on m’a pris mes empreintes digitales au Commissariat, pour les mettre sur ma première carte d’identité. Nous étions cependant beaucoup plus libres que maintenant, si tant est que nous le soyons encore un peu. Les temps ont bien changé et la chie-en-lit soixante-huitarde a fini par nous apporter la servitude, celle qui accompagne l’insécurité et le « vivre-ensemble »

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