Le piège diabolique

Le titre de ce billet dira certainement quelque chose aux amateurs de bonne bande dessinée. Pour les non-initiés, il s’agit du titre de la huitième aventure de Blake et Mortimer, d’Edgar P. Jacobs, parue en 1962. Le héros, le professeur Philip Mortimer, se retrouve projeté dans la France du futur, en 5060. Son point d’arrivée se trouve dans un tunnel du métropolitain, où il reste quelque peu interdit à la lecture des panneaux, puis d’une plaque commémorative, le tout daté des années 2050 :

B & MComme le héros, nous ne pouvons qu’être surpris par l’orthographe pour le moins étrange qui a été utilisée. Comment la langue française a-t-elle pu se dégrader à ce point ? L’histoire ne le dit pas. Cependant, nous venons d’avoir un petit aperçu du processus engagé grâce à la décision d’appliquer, en septembre de cette année, un décret de réforme, dit de simplification, de notre belle langue, pourtant daté de 1990. Devant le tollé, le gouvernement a pris la précaution d’indiquer qu’il ne revêt aucun caractère d’obligation. Néanmoins, les éditeurs de manuels scolaires, ainsi que les enseignants auront toute liberté pour décider de son application, ou pas. Autant dire que les carottes sont cuites et que dans les années à venir, tous les manuels de français ne proposeront que les nouvelles règles. Quant aux enseignants, placés sous la coupe des kapos de l’inspection académique, qui prennent leurs ordres du ministère aux mains de pédagogistes, s’ils font de la résistance, leur avancement en pâtira, tout comme leurs demandes de mutations.

Un peuple existe d’abord par ses lignages préservés, mais également par la transmission de sa culture, de ses traditions, mais aussi et surtout de sa langue. Le français, avec son orthographe si particulière, héritière de ses origines grecques, latines, germaniques et celtiques, sa grammaire, sa syntaxe, a formé notre manière d’appréhender le monde, notre psyché. Toucher à l’un de ces éléments, conduit à transformer la nature du peuple français. C’est pourquoi, jusqu’à une période récente, c’est la prudence qui a prévalu, les autorités, craignant la bronca de ce peuple qui considère que notre langue est un trésor dont nous sommes dépositaires et que nous devons léguer intact à nos enfants.

Seulement voilà, on ne peut pas faire impunément entrer, depuis plusieurs décennies, chaque année, des centaines de milliers d’allogènes complètement étrangers à notre culture, et dont la langue n’a pas le moindre rapport avec la nôtre, que ce soit au niveau de la graphie, comme des règles grammaticales et syntaxiques. Malgré le temps passé sur notre sol, après deux générations, les descendants des premiers arrivés ne parlent qu’un vague sabir banlieusard. On observe d’ailleurs le même phénomène aux États-Unis, où après plus de deux siècles passés sur le sol américain, les Afro-Américains usent d’une langue abâtardie, vulgaire, qui n’a rien à voir avec l’anglais des colonies. Or, au lieu de mettre fin à ce que certains appellent de l’élitisme, mais qui en fait n’est jamais que la plus élémentaire exigence, celle d’enseigner la maîtrise de notre langue, le gouvernement actuel, comme les précédents d’ailleurs, a fait le choix de la facilité. Puisqu’il apparaît difficile d’élever le niveau, et comment cela serait-il possible quand une bonne part des enseignants s’y refuse, faute de vouloir ou pouvoir rétablir l’autorité, il ne reste que la solution d’abaisser un peu plus le niveau général. Toucher aux programmes ? Ils sont déjà tellement pitoyables, à force de vide, qu’à moins de transformer l’école en garderie, cela n’est guère possible. Reste la dernière barrière, notre langue.

Sommes-nous des Américains pour courir ainsi après la simplification de notre langue ? Dans le fond, le gouvernement ne fait que singer l’oncle Sam. L’anglais parlé et écrit aux Amériques ne cesse de s’éloigner de celui qui est utilisé au Royaume-Uni. On ne compte plus les « boîtes de nuit » signalées par l’enseigne  » Nite Club  » en lieu et place de  » Night Club « . Cela peut paraître sans importance, mais la manière dont un mot s’écrit nous renvoie directement à nos origines. Si le mot  » night  » s’écrit ainsi, c’est tout simplement parce qu’il vient du vieux saxon  » neaht « , lui-même dérivé du proto-germanique  » nakht « , dont la racine indo-européenne serait  » nekwt « ,  » la nuit « . De même, le mot  » oignon « , vient du provençal  » uignon « , dérivé du latin  » unionem « , accusatif de  » unio  » rattaché à  » unus «  (un) parce qu’à la différence de l’ail, l’oignon a un tubercule unique. De simplification en simplification, la langue ne peut que devenir vulgaire, car sans repères et de fait contribuer à la médiocrité de la pensée. Le processus est connu, puisqu’il a été utilisé par le totalitarisme :

goebbels

Pour remédier à l’appauvrissement du latin parlé par les Gallo-Romains, qui usaient d’un langage issu du latin de caserne, vulgaire, parlé par les légionnaires, Charlemagne donna pour mission, au célèbre moine lettré Alcuin, de réinstaller le latin classique comme langue d’usage pour la rédaction de tous les textes officiels, capitulaires, etc. Ce qui à terme va permettre la naissance de futures langues nationales européennes comme le français et l’allemand. Et ce n’est pas un hasard si les plus riches corpus de la littérature mondiale, de la philosophie, sont écrits dans ces deux langues qui ont pour particularité d’être fines dans les nuances. L’empereur aurait pu faire le choix de la facilité, de l’abaissement du niveau général, il n’en a rien fait, car son but était de susciter parmi les peuples de son empire, la naissance d’une élite lettrée, savante, apte à contribuer au bien commun.

L’actuel gouvernement aurait pu faire de même, mais poussé par je ne sais quelle forme dégénérée de compassion pour les nouveaux arrivants et les Français d’origine étrangère, il a fait le choix inverse. Celui de la facilité, de l’abdication devant la difficulté, montrant ainsi sa propre médiocrité, s’il en était encore besoin, en refusant le défi de la véritable instruction, seule arme susceptible de faire de ce conglomérat hétéroclite, nanti de papiers officiels, ou en voie de naturalisation, de vrais citoyens, maîtres de leurs vies car capables de penser comme de vrais Français. Une marche de plus vers la libanisation de notre pays, qui verra, en plus des oppositions ethniques et religieuses, l’opposition entre ceux qui sauront maîtriser la langue française que l’on appellera bientôt « savante » ou « littéraire », à ceux qui jacteront un vague sabir aux règles lâches. En fait, sous couvert d’égalité on crée la plus grande des inégalités, celle qui permet à une classe dirigeante de se protéger du vulgum pecus incapable de formuler clairement sa pensée, d’exprimer sa volonté, faute d’un outil précis à sa disposition.

Cela peut paraître on ne peut plus pessimiste, car après tout, la réforme ne porte que sur 2400 mots. Mais il y a fort à parier que dans quelque temps, une nouvelle réforme verra le jour, plus ambitieuse. La politique de la porte entrouverte est un vieux stratagème qui a fait ses preuves. En 1998, Élisabeth Guigou, alors Garde des Sceaux, n’avait-elle pas juré, à l’occasion de la discussion du projet de loi visant à créer le Pacs, qu’il n’y aurait jamais, au grand jamais, de projet visant à instituer le mariage pour les invertis ? Je cite : « Enfin, certains ajoutent encore une menace : le pacte ne serait qu’une première étape vers le droit à la filiation pour les couples homosexuels ! Ceux qui le prétendent n’engagent qu’eux-mêmes. Le Gouvernement a, quant à lui, voulu que le pacte ne concerne pas la famille. Il n’aura donc pas d’effet sur la filiation.  » Pourtant, en 2013, lors des débats pour l’adoption du « mariage pour tous », elle avait rappelé : « …tout le monde oublie de rappeler qu’à l’époque notre objectif était, pour faire accepter le pacs, de le dissocier de la filiation. » En clair, une fois la porte entrouverte, l’étape suivante consiste à l’ouvrir en grand. Les socialistes ont mis 26 ans pour sauter le pas en décidant de l’application du décret de réforme de 1990, gageons qu’ils seront moins patients pour le prochain texte.

En attendant, il appartient à chacun d’entre nous, de refuser cette réforme et de veiller à ce que nos enfants, nos petits-enfants apprennent à parler et écrire la langue héritée de nos pères.

Seule satisfaction, bientôt les panonceaux mobilisateurs ressembleront à cela :

je suis nvb

On se console comme on peut.

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21 réflexions sur “Le piège diabolique

    • « Omar matué ». Il va falloir s’y faire. Bientôt on ne pourra plus distinguer un Français de souche, vivant dans les quartiers populaires, d’une racaille cosmopolite lambda. C’est certainement le but recherché par cette réforme, qui d’ailleurs n’apporte aucune réponse aux vrais problèmes relevés par les professeurs de français; comme la confusion entre « je mangeais » et « je mangé » par exemple.

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  1. « Cela peut paraître sans importance, mais la manière dont un mot s’écrit nous renvoie directement à nos origines. »

    Au contraire, vous faites l’habituelle erreur française d’accorder beaucoup plus d’importance à l’expression écrite qu’orale. Dans votre texte, la parole est systématiquement liée à la vulgarité et l’abêtissement. D’ailleurs, il est paradoxal que vous utilisiez si souvent le mot « langage » et considériez si mal son origine étymologique…

    Quant aux origines, je ne pense pas que l’écrit soit plus stable et plus précis que la prononciation. Cette habituelle pratique française de ne pas orthographier les noms étrangers selon leur prononciation d’origine est un parfait exemple. Faut-il que les noms d’origine polonaise soient écrit avec leur « rz » pour que leurs origines ne disparaissent pas ? Ah, l’écrit prime…

    Mais je ne défend pas cette réforme, car elle ne cherche pas un équilibre sain entre l’oralité et l’écriture.

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    • il parait que les paroles s’envolent alors que les écrits restent.

      Fichue sagesse des nations, quand même.

      « vous faites l’habituelle erreur française… » Je sais que le Français a été catalogue arrogant car sachant tout sur tout, mais est-il besoin de sombrer dans l’excès inverse de l’auto-dénigrement?

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    • Vivez quelques temps dans une banlieue cosmopolite et vous verrez que l’expression orale est révélatrice de la vulgarité et de l’abêtissement. Ils écrivent comme ils parlent. Comme je l’ai dit plutôt, il n’est pas rare de lire « je mangé » pour « je mangeais ».

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  2. Mes deux grands pères se parlaient en patois vosgien, et quand ils se mettaient à parler français, c’était un meli melo de français, et de vosgien et j’ai souvenir que mon père devait parfois m’expliquer ou traduire certains mots.
    Ils n’étaient pas des allogènes venant de Syrie, ils n’ont probablement jamais quitté leur vallée, ce n’étaient pas des rapeurs à casquettes mais parlaient très mal le français.

    En Lorraine, on appelle un sac plastique de supermarché, « un cornet ». J’ai toujours entendu ça, et pour moi, c’était un terme naturel. Vers 25 ans, je venais en formation à Paris. Le formateur fait un tour de table, et nous demande d’où on vient. Et quand je révèle venir de Nancy, le type s’esclaffe « ah Nancy et les cornets, je n’ai jamais autant ri ». Et à chaque pause, le type me prenait le chou avec les cornets. Et je ne comprenais pas pourquoi il me serinait avec ça.
    C’est en rentrant chez moi, en racontant l’anecdote à ma mère qu’elle m’appris que « Cornet = sac plastique » n’existait pas dans la langue française.

    Bref, le français évolue dans le temps, mais aussi spatialement. Il existe plusieurs français, le français de Lorraine, n’est pas le même que le Français du pays Basque. Pourquoi voulez vous le graver dans le marbre ? Relisez Rabelais, ça n’a rien à voir avec le français actuel.

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    • Pour ma part, siau auverhat, je sais donc de quoi vous parlez. Cependant, il y a une différence entre les langues vernaculaires et le français. Leur vocabulaire est relativement réduit, de fait, mis à part les contes et légendes locales, il n’existe pas de littérature dans ces langues, car elles ne disposent pas de la richesse lexicale le permettant. Cela ne veut pas pour autant dire qu’elles sont méprisables, juste que leur registre est celui du quotidien, du familier. Quant à l’époque de Rabelais, l’orthographe et la grammaire n’avaient pas encore été définies. On le voit bien en lisant, dans le texte, différents auteurs de la renaissance. Enfin, le problème de cette réforme, c’est qu’elle ne vient pas d’en bas, de l’usage, mais d’en haut et qu’elle a été faite pour faciliter la vie des feignasses allogènes qui ne veulent pas faire le moindre effort pour parler et écrire correctement le français.

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  3. Je ne décolère pas depuis la suppression du H aspiré pour les haricots… Alors tu penses bien qu’avec tous ces bouleversements de dans la façon d’orthographier notre belle langue française me hérissent un peu plus le poil…!!!!

    Ceci est un copier-coller pour ma reprise sur les blogs.

    Revenue de mon île hier sous un crachin, du vent et de la houle.
    Un inventaire de la maison de maman effectué sans heurt en compagnie du notaire qui s’occupe de la succession, du commissaire-priseur et de ma frangine accompagnée de ses deux gros bras, ses voisins qui l’aident au quotidien puisqu’elle ne peut plus compter sur sa fille (la fameuse nièce qui a incité sa mère à prendre un notaire le lendemain du décès de sa grand-mère).
    Autrement une coronarographie prévue fin février pour explorer l’état de la tuyauterie. Tout dépendra du résultat pour envisager un pontage coronarien.
    S’il n’y a pas de développement de plaques d’athérome et d’athérosclérose, (mes artères étaient saines en 2010), excepté cette malformation qui continue à m’enquiquiner, je vais continuer à prendre mes louzous (médicaments) et faire un régime sérieux en raison de mes excès de triglycéride et de cholestérol, pas d’opération d’envisagée !
    Bises et bonne journée

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  4. Cela participe à l’évidence de ce mouvement général d’abrutissement qui nous entraîne peu à peu depuis quarante ans au fond de la fosse à purin.
    Alors vous avez raison, résistons, comme on dit aujourd’hui à tout propos.
    Moi aussi j’essuie Belkacem! Trabadja…
    Amitiés.

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  5. D’un autre côté, lorsqu’on voit le niveau des types chargés de la comm’ au ministère de l’abêtissement national, même pas foutus de confier leur travail à un correcteur, et que le ministre ne remarque rien, on peut comprendre la nécessité de la réforme. Ainsi, personne ne sera foutu de remarquer quoi que ce soit.

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  6. Globalement d’accord avec votre billet. Dommage toutefois (surtout compte tenu du sujet) d’y trouver des fautes …d’orthographe ou des coquilles . Sauf erreur (possible de ma part) j’ai relevé « repaires » pour « repères » , bonca pour bronca par exemple.

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  7. Cela valait le coup d’attendre ^^
    Excellent article, comme d’habitude, que je vais m’empresser d’ajouter au mien, comme d’habitude aussi.
    Tu as raison de souligner que l’avancement et les chances de mutation des enseignants dépend de leur soumission aux absurdités qui leur sont imposées.
    Mais il y a aussi des héros quotidiens dans ce métier si décrié. J’en connais.
    Même le concours en dépend, puis le stage, puis la titularisation. Puis l’avancement et la mutation.
    Ceux qui ont un plan de carrière ont beaucoup de difficultés à ne pas appliquer les sottises voulues pour la destruction de l’instruction publique.

    Après la course à la carte scolaire, après la chasse à la boîte à lettre pour avoir une bonne adresse dans un bon secteur, les parents vont connaître le repérage et la chasse au bon professeur qui accepte de sacrifier sa carrière en agissant selon sa conscience : enseigner l’orthographe avec le plan classique, étude de textes, dictée-questions, analyse grammaticale et logique, grammaire etc.
    Les professeurs de langues étrangères ont le même problème. Plus de vocabulaire écrit, plus de grammaire, tout dans la communication et dans le bain de langue (3-4 heures par semaine…), le tout dans une « démarche actionnelle », que je ne sais pas ce que c’est là didonc…

    En résumé, bravo, Arnaud ! Ne lâchons rien.

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  8. Pingback: Ils réforment… | La Mouette rieuse

  9. Pour une fois en total désaccord avec vous ! Moi qui ne commentais plus aucun blog depuis un an … Vous avez touché un de mes dadas. Les intentions de cette réforme ancienne sont bonnes mais, comme d’habitude en France, on n’est pas allé au bout (au hasard, pourquoi retoucher oignon et pas monsieur ?) et, de fait, la simplification promise est nulle.
    Non, je ne vois vraiment pas en quoi une orthographe basée sur la phonétique nous ferait renier nos origines. Le système alphabétique a été créé pour noter des sons et pas des étymologies. D’ailleurs, à ma connaissance, seul l’anglais a cette manie – reprise de nous – d’avoir des phonèmes notés de façon totalement aléatoire. Nos ancêtres (linguistiques) les Romains écrivaient de façon phonétique, de même que leurs descendants italiens ou espagnols ou roumains. Les Russes, que l’on peut difficilement soupçonner de renier leur passé écrivent de façon phonétique, et la langue ne s’est pas appauvrie à la suite des grandes réformes orthographiques de Pierre le Grand et de Lénine (en fait une réforme préparée antérieurement à 1917) qui ont éliminé les lettres devenues inutiles.
    L’orthographe et la syntaxe sont deux choses totalement différentes, et si les enfants passaient moins de temps à essayer de retenir les doubles consonnes ou la bonne façon de noter le son « s », il n’y aurait plus d’excuses pour les vraies fautes qui impactent la grammaire et donc la vraie intelligence de la langue, comme le mélange entre « aient » et « est » qui m’agace prodigieusement.

    signé : un ex-premier en dictée, on ne pourra donc me soupçonner de rechercher dans cette affaire mes propres intérêts !

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