Pour juger du progrès, il ne suffit pas de connaître ce qu’il nous ajoute; il faut encore tenir compte de ce dont il nous prive.

J’aurais pu titrer ce billet « Conseil de lecture », mais j’ai préféré extraire une phrase de cet ouvrage. D’une part parce qu’elle résume fort bien l’ouvrage, et puis parce qu’elle va faire bicher tous les blogueurs hébergés chez Blogspot en générant un lien de plusieurs lignes dans leur blogroll.

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Extrait :

Anatole France trouvait étrange l’appétit de ses contemporains pour les nouveautés de la vie à l’américaine: «Ils sont aveugles et sourds aux miracles de cette poésie qui divinise la terre. Ils n’ont pas Virgile, et on les dit heureux, parce qu’ils ont des ascenseurs.» Ce n’est pas mystérieux: la domination produit les hommes dont elle a besoin, c’est-à-dire qui aient besoin d’elle; et toutes les prétendues commodités de la vie moderne, qui en font la gêne perpétuelle, s’expliquent assez par cette formule que l’économie flatte la faiblesse de l’homme pour faire de l’homme faible son consommateur, son obligé son marché captif qui ne peut plus se passer d’elle: une fois les ressorts de sa nature humaine détendus ou faussés, il est incapable de désirer autre chose que les appareils qui représentent et sont à la place des facultés dont il a été privé.

La fourniture lui en devient un droit imprescriptible et inaliénable: elles sont toutes ensembles la qualité de son être, dont la privation l’anéantirait sans aucun doute. Il n’y a aucune faculté qui puisse se conserver si elle ne s’exerce et toutes se tiennent et sont tellement subordonnées qu’on ne peut en limiter aucune sans que les autres ne s’en ressentent: l’homme affaibli ne peut pas imaginer autrement son existence pour la raison que ce sont désormais les images qu’on lui projette en livret d’accompagnement qui lui tiennent lieu d’imagination de la vie possible.

J’ai lu à ce propos la description d’un CD-Rom interactif pour les jeunes enfants quand ils ne regardent pas la télévision: il leur suffit de «cliquer» sur un détail de l’image affichée à l’écran et voici que s’en anime une autre petite histoire que la voix synthétique leur raconte, tout à fait comme l’imagination opérait autrefois; et aussi que des laboratoires travaillaient à mettre au point un ordinateur obéissant à la pensée (en coiffant une sorte de casque), dont il y a déjà un prototype avec des jeux vidéo ultra-rapides; mais il est plus difficile de comprendre l’intérêt de cette recherche-là, étant donné que tout fonctionne parfaitement, et pour la satisfaction générale, à l’inverse.

Aussi ai-je eu cette pensée que s’il y avait le moyen de faire concevoir l’émancipation de l’homme à un automobiliste – mais je ne vois pas comment – cela reviendrait à offrir à un plant de tomate en culture hydroponique de reprendre pied dans la vie énergique et changeante d’un potager en plein vent; ou à proposer à une vache clonée sans cornes et nourrie au soja le transfert dans une préhistoire grouillante de bêtes féroces, où il lui faudrait brouter elle-même l’herbe qui pousse par terre.

Et quand une étude scientifique démontre la prédilection des vaches industrielles pour l’élevage hors-sol et le distributeur de croquettes, il n’y a pas lieu d’en extraire de la science-fiction alarmiste, à l’évidence que c’est l’homme cette fois qui a servi utilement de modèle animal.

On dit que le progrès des forces productives nous a débarrassés de toutes sortes d’inconforts du passé, et c’est exact, mais c’était pour installer les siens à la place, plus onéreux, plus compliqués et sujets aux pannes. Un escalier étant une chose simple et commode, il peut être beau et n’est jamais ennuyeux.

L’économie le supprime en le déclarant fatigant, en disant qu’à ses yeux l’homme mérite un ascenseur; elle peut ensuite entasser celui-ci sur trente étages et lui vanter ce progrès sur les maisons basses de ses ancêtres, leurs châteaux éclairés à la bougie.

L’apologie des innovations se ramène invariablement à ces sophismes grossiers qui masquent le simple fait que l’économie ne peut offrir à satisfaire que les besoins dont elle est l’auteur: elle isole chacun dans une vie suffocante et inepte, et s’émerveille elle-même de devoir lui fournir ensuite tant d’accessoires: il y a effectivement un ascenseur pour atteindre le vingt-troisième étage et un congélateur pour y ranger la nourriture frigorifique; il y a effectivement des progrès incroyables dans le traitement des allergies qui se multiplient; on propose au consommateur prostré dans sa tour d’habitation des câbles numériques débitant cent cinquante programmes de radiovision (au moyen de cette nouvelle décompression numérique) et des week-ends instantanés sous les tropiques, etc., et l’employé de bureau le soir peut lire Sade sous l’hallogène, etc.

Que chacun s’examine sans se faire grâce, suggère Bourdaloue dans son sermon Sur la fausse conscience: entre ceux qui m’écoutent peut-être y en aura-t-il peu qui osent se porter témoignage que ce reproche ne les regarde pas.

Car ce n’est pas impunément qu’on mène une vie normale: elle est aussi normale que la prison industrielle qu’il faut avoir intériorisée physiologiquement pour la trouver normale: seule une imagination déjà atrophiée par la médiocrité et le confinement de cette vie totalitaire peut s’en satisfaire et avoir l’usage de ses accessoires, qui achèveront de dessécher tout à fait l’individu.

C’est pourquoi il est besoin de lui injecter de la vie artificielle à proportion qu’il s’adapte, et maintenant c’est une perfusion constante d’images en couleurs qui bougent et qui parlent afin qu’il ne s’aperçoive de rien; afin qu’il ne s’aperçoive pas que sa vie ne vit plus, qu’elle est devenue la fonction biologique dont la production totale a besoin pour prospérer, son tube digestif en quelque sorte.

La réification devient à l’homme l’état naturel, normal: il ne se sent contraint par là qu’à être lui-même tel que la fourmilière collectiviste l’a produit et il n’y voit pas d’objection, au contraire: le diorama monotone des paysages du machinisme agricole s’accorde si aisément à la monotonie de la rapide autoroute qui les traverse que l’automobiliste figea son volant en vient à ressentir une impression de plénitude, d’harmonie heureuse, d’accomplissement universel indépassable.

Toutes les marchandises émettent des messages subliminaux quand on les manipule sans faire attention et ce n’est pas impunément que l’on porte sur soi une carte bancaire: elle donne la mesure exacte du diamètre de la sphère de subjectivité à l’intérieur de quoi on est autorisé à se représenter sa vie, et à la vivre; aucune impression du dehors ne peut y entrer, ni aucune pensée s’en évader, autrement que par ce guichet, c’est-à-dire aucune.

Ce précieux morceau de plastique ne contient pas de l’argent, mais l’objectivation de l’être social de son «propriétaire », le jugement abstrait que la rationalité économique porte sur sa créature et à quoi celle-ci doit s’identifier : elle recevra en échange cette âme morte, cette subjectivité, ce fétiche qui lui permet d’entrer en rapport avec les autres marchandises et de les comprendre; et de devenir alors comme dans cette histoire fantastique de l’Étudiant de Prague, mais sans l’inconvénient: c’est au contraire d’être toujours suivi de son ombre qui serait embarrassant. Ne cherchons point hors de nous-même l’éclaircissement.

« Nous consumons toute notre vie toujours ignorants de ce qui nous touche», avertit de son côté Bossuet dans son fameux sermon sur la mort; et non seulement de ce qui nous touche, mais encore de ce que nous sommes. En effet la conscience de soi se trouve enfermée et isolée du monde extérieur par un système nerveux que les chocs et les excitations de la vie moderne ont transformé en appareil d’enregistrement, en un assemblage de réflexes conditionnés.

Les seules sensations qui lui parviennent et sur quoi elle s’organise sont les stimuli de la vie mécanisée qu’elle en vient à confondre avec la vie vivante. Le téléphone sonne et on va répondre. On roule à cent soixante kilomètres à l’heure en écoutant les nocturnes de John Field. On regarde la télévision en trouvant ça normal, et même marrant. Nous ne prêtons aucune attention à ce qui nous touche: si nous étions encore en mesure de comprendre ce qu’elles signifient, non seulement ce qu’elles nous disent en réalité, mais le fait même qu’il y en ait, les publicités qui sont partout nous épouvanteraient; et ce que nous sommes, il est malaisé de se le figurer autrement que par défaut, pour ainsi dire: le fait par exemple que d’entendre parler de greffes d’organes ne fasse pas dresser les cheveux sur la tête.

On se heurte partout aux écrans des ordinateurs qui font l’interface entre les hommes et l’objectivité abstraite de l’économie qui règne sur la Terre; les truchements par quoi elle leur parle directement; mais nous n’en éprouvons pas de claustrophobie. On ne voit pas le monde qui est dehors clochardisé, où ne fonctionnent que les infrastructures de l’économie: on vit à l’intérieur des images qu’elle nous fournit. Et pour finir même les catastrophes en gros titres sont des stimulants pour les consommateurs, une promesse de levée des inhibitions; ils ne craignent au contraire que d’être privés de ces commotions qui leur font oublier qu’ils sont incapables de se souvenir d’eux-mêmes.

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11 réflexions sur “Pour juger du progrès, il ne suffit pas de connaître ce qu’il nous ajoute; il faut encore tenir compte de ce dont il nous prive.

  1. Bonsoir mon cher !
    Le titre et la citation d’Anatole France ont suffit à me convaincre d’acheter l’ouvrage !!
    Bravo, quelle efficacité (et de l’auteur du bouquin, et de celui de ce très chouette blog !)!!!!…. Je sais chouette ne se dit plus… je m’en tamponne ! 😉
    Sinon, bon samedi et profitez bien des retrouvailles (pour moi, ce sera tournoi de rugby des -10 ans avec mon fils à Ispagnac).
    Passe un grand bonjour à la fine équipe stp.
    Au plaisir.
    Amitiés.

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  2. Epatant préambule à nos agapes falstaffiennes… La phrase que tu as si judicieusement mise en titre est particulièrement remarquable, et me rappelle celle d’une chanson de Souchon : « on nous inflige des désirs qui nous affligent… »

    A tout à l’heure, et je sens qu’on va rire : Sarkozy vient de sortir son livre, Corto en semi lévitation. Maxime Tandonnet est carrément en extase,.. je crois que je vais (gentiment) mettre les pieds dans le plat… (tu me connais, on ne se refait pas !)
    A tout de suite !!

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  3. Quand à l’ascenseur (pour reprendre un exemple de votre citation), je ne vois pas vraiment le problème tant qu’on ne m’oblige pas à le prendre….

    Plus sérieusement.

    J’ai lu, en partie, ce livre. Je dois avouer que je me suis arrêté avant la fin, j’ai trouvé ça profondément ennuyeux.

    Je trouve aussi ridicule la glorification du progrès que sa détestation.
    Je trouve assez pauvre les réflexions sur la carte bancaire ou sur  » l’économie qui ne peut offrir à satisfaire que les besoins dont elle est l’auteur ». Que des choses maintes et maintes fois entendues et qui sont valables, sous différentes formes et à différents degrés, pour toutes les époques.

    Mais c’est probablement parce que je ne me reconnais absolument pas dans la description du consommateur ou du citoyen fait par l’auteur.

    Mais je valide totalement cette citation : « Pour juger du progrès, il ne suffit pas de connaître ce qu’il nous ajoute; il faut encore tenir compte de ce dont il nous prive. »

    Ceci dit, je ne vois pas très bien de quoi l’ascenseur nous prive… Mais je suis pour les maisons basses et les châteaux éclairés à la LED… 🙂

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    • Mon cher Skandal,
      en ce qui me concerne, l’ascenseur nous prive de ce qui manque à une grande majorité des jeunes et des adultes aujourd’hui : le goût de l’effort, la vaillance. Ceci est tout de même fondamental (je ne parle même pas des mélodies merdiques que l’on peut y entendre et qui nous prive de vraie musique).
      Il faut dire qu’avoir construit des cages à lapins sur 30 m de haut n’est pas bien malin mais très modernoeud (pour reprendre un terme cher à mister Goux) !
      Pour ce qui est des LED du château… c’est moins chaleureux et convivial que des bougies (plus pénible à entretenir, je vous l’accorde mais là encore, on revient à la notion de goût de l’effort…).
      Bien à vous.

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      • Si le gout de l’effort c’est changer des bougies et monter deux étages à pied, nous n’avons pas la même appréciation de l’effort.

        Oui, évidemment, en ce qui me concerne, quand il n’y a que 2 ou 3 étages, je monte à pied (même si en ce moment je souffre d’un tendinite de la pâte d’oie et que l’ascenseur est le bienvenu)

        L’ascenseur n’a d’utilité que dans les immeubles hauts. Je vous mets au défie de monter (descendre c’est facile, je n’utilise jamais d’ascenseur pour descendre même s’il y a 10 étages) 10 étages tous les jours sans ascenseur et avec les courses.

        Notez également que dans les appartements Parisiens, à l’origine (avant l’ascenseur), ce sont les pauvres qui habitaient tout en haut et les gens avaient plus ou moins souvent des employés pour monter leurs courses.

        Si la question c’est de savoir si les « cages à lapins sur 30 m de haut » sont idiotes ou pas. La réponse est évidemment oui.

        On fait des LED qui imite parfaitement la chaleur des bougies maintenant 😉

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        • « Si le gout de l’effort c’est changer des bougies et monter deux étages à pied, nous n’avons pas la même appréciation de l’effort. »… c’est ce que j’aime chez vous où que vous commentiez, c’est votre mauvaise foi taquine !
          Vous savez pertinemment que ce type d’effort minimal n’était pas mon critère personnel mais un critère minimal que l’on ne peut même plus proposer aux jeunes générations qui font tout d’un clic avec l’index.
          En ce qui me concerne, refaisant actuellement une des deux douches à l’italienne (avec coffrages, mortier,…) ou faisant soit ma charcuterie ou 4 stères de bois en un jour et demi (avec le beauf qd même…), ma notion de goût de l’effort n’est pas celle décrite plus haut.

          Pour le reste, les pauvres habitaient en haut, tout le monde le sait (les chambres de bonnes n’étaient pas au rdc… 😉 à mon tour de taquiner !) mais les pauvres avaient le goût est l’effort (parfois par obligation). Ils ne l’ont plus aujourd’hui préférant attendre le RSA en vidant des bières devant la PS3 !!…

          Pour les LED façon chaleur de bougies… J’aimerai bien voir ça !!… 😂

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