Un peu de lucidité dans le brouhaha

Dans le moyeu de nos guerres

 

J’ai déjà abordé ce sujet. Il faut pourtant y revenir.

Montaigne vivait au temps des guerres de religion, «dans le moyeu de nos guerres». Il a eu un petit rôle politique, maire de Bordeaux (les maires de Bordeaux devraient toujours se contenter d’un petit rôle) et intermédiaire officieux entre Henri III et son successeur. Il a aussi un peu bataillé. Comme il l’écrit, il a conquis quelques poulaillers, affaires où l’on ne risquait pas moins sa vie qu’ailleurs.

Que peut-on tirer de ses Essais ?

La première leçon est que la guerre civile fatigue, use, éreinte, car jamais l’esprit n’est en repos. Il n’y a pas de zone arrière, pas de camp ami. N’importe où et à n’importe quel moment, le voisin inconnu peut se révéler un ennemi mortel. Montaigne a résolu le problème en se retirant des affaires et en se réfugiant dans sa tour. Pourtant, même là, il lui est arrivé d’évoquer la ruine de son domaine, signe qu’il ne s’y sentait pas encore tout à fait en sécurité.

La deuxième leçon : l’Etat, l’Etat, l’Etat. Pas l’Etat-mamma, l’Etat régalien, l’Etat souverain, celui qui fait régner l’ordre. Cet ordre, seul, permet la liberté. L’Etat, qui fait que le pays est en paix au-dedans et respecté au-dehors, suivant le mot de Raymond Aron. Henri IV («Il n’y a pas pire calamité que la perte de l’Etat») et Montaigne («Le bien public demande qu’on mente, qu’on tue et qu’on massacre») étaient d’accord, pour avoir vécu le drame de la déliquescence de l’Etat.

De l’histoire, je tire une troisième leçon, qui n’est pas dans Montaigne, ou alors en filigrane : les guerres de religion ne sont jamais purement religieuses, il s’y mêle des considérations politiques plus ou moins déguisées. Néanmoins, la religion est un moteur très puissant, ces guerres ne cessent qu’après la claire victoire d’un des combattants, qui peut alors se montrer plus tolérant, mais pas avant. Il est illusoire d’espérer arriver à une solution raisonnable autre que la victoire de l’un et la défaite de l’autre.

C’est parce que le catholicisme était clairement vainqueur que l’Edit de Nantes a pu exister. Et c’est pour ne pas l’avoir compris, pour avoir pris la tolérance pour de la faiblesse, que les protestants ont été écrasés à La Rochelle.

Certains aujourd’hui veulent sauter l’étape de la guerre et passer directement à l’étape finale, la tolérance. Je suis d’accord, cela serait tellement plus agréable. Hélas, ce n’est pas de cette façon que fonctionne le monde, que vivent les hommes.

D’abord, la guerre et le sang. Ensuite, la victoire. Seulement après, l’apaisement.

 

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Source : La Lime

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