Henning Mankell ou les chroniques policières d’une Europe en train de mourir

Bonheur scandinave

La mort de Henning Mankell pose une nouvelle fois la question du mélange des genres cher à la grande Falsification. Nul ne s’est avisé de présenter le Suédois autrement que comme un auteur de « polars » (tous les langages se valant, et la langue française ne reculant devant aucune bassesse relativiste, en ce domaine comme en d’autres). Des plumitifs stipendiés l’ont qualifié de « maître du polar nordique », ce qui est bien le seul domaine où la maîtrise littéraire puisse avoir encore un sens et une réalité, l’épithète « grand », appliquée à un écrivain, appartenant à l’ancien monde. Il est vrai que des romans tels que Les Feux de la Saint-Jean ou Le Retour du professeur de danse sont remarquables, pour peu qu’on n’entretienne pas de confusion avec la littérature « sérieuse », autre épithète bannie par la conception « ludique » de la littérature.

            Une confusion évidemment politique, et qui m’amène à me demander à quoi était due la gloire de Mankell. Est-ce d’avoir créé le très « humain » commissaire Wallander, en qui se projette le petit-bourgeois européen déculturé, démoralisé, déprimé qui oscille entre la mort de Dieu et une pornographie devenue son ultime forme de sacré, dans un perpétuel flottement de valeurs, de la même façon qu’il avait le choix, naguère, entre le soft porno de James Bond et le pot-au-feu du commissaire Maigret ? Est-ce le goût de Mankell pour les « gens modestes » (lesquelles n’existent peut-être pas de cette façon) ? Est-ce d’avoir été le gendre d’Ingmar Bergman ? Est-ce d’avoir écrit pour la « jeunesse » et le théâtre, et partagé son temps entre la Suède et la Mozambique, selon un schéma de vie parfaitement bobo ? Est-ce d’avoir commis des ouvrages non-policiers par lesquels il serait un écrivain « à part entière » ? Non : c’est d’avoir été « de gauche », de cette gauche cynico-iréniste, à laquelle appartiennent aussi Le Zioclé, Anus Ernie et Ben Loukoum, et qui ne saurait voir le Mal ailleurs qu’en de fumeux complots fascistes, d’extrême-droite, voire néo-nazis, et dans l’homme blanc le coupable éternel.

            Peu m’importe d’ailleurs qui était Mankell. Pas de gloire aujourd’hui sans souscription au Consensus. Sa réussite repose, comme pour ses collègues norvégiens, finlandais, danois ou islandais, sur le fait que les lecteurs de romans contemporains se sont rabattus sur le roman policier parce que celui-ci a pris en charge une intrigue de qualité et une vision du monde – au détriment du style, hélas. Pourquoi lire les non-polars de Modiano quand on a les romans durs de Simenon ? Pourquoi se coltiner un roman socialo-narcissique de la « rentrée littéraire », y compris le Goncourt qui, cette année, s’annonce encore plus nul que les années précédentes et pour lequel il faudra enfin labelliser le concept de Goncourt jetable ?

            En vérité, le succès du polar nordique repose sur l’idée que ce roman montre l’envers du décor, du bonheur scandinave : il en dirait la vérité ; le problème est qu’il participe surtout au mensonge tel qu’il s’élabore dans les officines idéologiques de la Commission européenne. Ce roman-là est une sorte de kit d’accompagnement de l’immigration extra-europénne qui coule à flots, ces temps-ci, depuis la Grèce et l’Italie. Aucun point de vue qui suggèrerait des nuisances d’origine immigrée ou des incompatibilités civilisationnelles. Toujours la même vision manichéenne et aveugle du bonheur démocratique européen, où l’Homme se régénère dans le multiculturalisme d’Etat.

            C’est pourquoi j’ai cessé de lire les policiers scandinaves, outre le fait qu’ils racontent tous le même genre d’histoire et sur le même ton, dans le même décor matérialiste, socialiste, antiraciste, etc., comme s’ils étaient rédigés par la même main :  celle qui refuse d’écrire que ce bonheur-là est en réalité une forme du Mal. Peut-être la Biélorusse qui vient d’obtenir le prix Staline en sait-elle quelque chose…

Source : Richard Millet

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4 réflexions sur “Henning Mankell ou les chroniques policières d’une Europe en train de mourir

  1. Hélas, le polar nordique a pas l’exclusivité de la narration gauchiste en matière de polar. Aujourd’hui a ma connaissance, aucun auteur de polar fait référence aux valeurs de droite. Cela rejoint tout ce qui touche a la culture, si l’oeuvre est jugée  » politiquement incorrecte  » elle est ni éditée, ni produite, ni exposée.
    Toute les dictatures agissent comme cela, le malheureux est quelle soit mondiale, ou peu sans faut.

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