Colette, Jean Lorrain, Marseille et un fleurisse un peu spécial

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Source : Cahiers Colette n°2 (février 1979)

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4 réflexions sur “Colette, Jean Lorrain, Marseille et un fleurisse un peu spécial

    • A Marseille tout est possible.

      En fait, ce qui m’a poussé à mettre en ligne cet article de Colette, qui signait encore Colette Willy, c’est ce fleuriste visiblement adepte du vice romain. Je suis certain qu’aujourd’hui il serait désigné à la vindicte populaire pour crime de lèse-homosexualité, car pour tous les militants associatifs il est clair que c’est une chose sérieuse.

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    Marseille (I)

    Un grand music-hall tout blanc, verni, ciré, aussi propre qu’un cabinet de toilette bien tenu. . Quelle joie et quelle surprise de trouver cela à Marseille! Dans notre cellule ripolinée, nous nous habillons gaîment, Christine Kerf et moi, pour la matinée du dimanche. De nouveau, l’atmosphère du music-hall me restitue une âme légère, docile, innocente, une âme reposée de novice, d’ouvrière enrégimentée. Il fait bon. Je sais que dehors le soleil danse sur une mer bleue et épaisse, aux vagues courtes ; je sais que les fruits de mer, aux petits kiosques hexagones, exhalent leur amère et fraîche odeur, que les roses, les oeillets safranés, tigrés de petites éclaboussures sanglantes, jonchent en bot-tes serrées la rue de Rome… J’en emplirai, ce soir, ma chambre d’hôtel… On frappe. Je crie : Qu’est-ce que c’est? Une voix marseillaise et veloutée, une voix d’homme grasseye : C’est le fleurisse.

    (I) Date de parution inconnue.

    — Et qu’est-ce qu’il veut, le fleuriste?
    — Le fleurisse, il vous apporte des fleurs !
    J’ouvre. Derrière une gerbe d’oeillets et de roses, juponnée de papier brodé, je découvre un assez petit homme, grassouillet, entre deux âges, en veston trop court. Il a d’ailleurs de beaux yeux, comme tout le monde à Marseille…
    Mesdames, je vous salue, et voilà quelques fleurs.
    Qu’elles sont jolies ! Mais de la part de qui ?…
    C’est de moi. Je suis le fleurisse de l’établissemain… Je suis Baptistin.
    Il baisse les yeux, tortille des hanches comme une jeune fille intimidée et répond :
    Je suis Baptistin… on m’appelle aussi Baptistine. Baptistine… Très bien, très bien, j’ai compris ! Baptistine…
    Mais attendez donc, Baptistin… Ce nom-là me dit quelque chose… J’ai entendu parler de vous…
    Il se rengorge :
    Té, pardi ! Tout le monde y me connaît. C’est moi Baptistin ! J’étais un ami de ce povre Jain… Vous avez bien connu Jain ?
    Jain?
    Mais oui, Jain ! Jain Loureigne!
    Jain Loureigne… C’est comme ça qu’ils appellent Jean Lorrain, à Marseille! Je regarde le petit homme grassouillet, qui m’envoie son sourire de vendeuse, dans la glace… Il est courtaud et maniéré, et joue machinalement de la prunelle, avec un cynisme enfantin… « C’est moi, Baptistin ! » Que ne puis-je rendre ici, dessiner cet accent marseillais, moelleux et rebondissant, qui galvanise les mots, les recolore d’un neuf et crapuleux éclat !…
    — C’est donc moi Baptistin, qué. Je suis établi fleurisse de l’établissemain. Et j’aime tant les artistes ! Alors, je me suis pensé : « Té, je vais porter des fleurs à la Colette Willy! » Je vous dérange pas, au moins ?
    — • • •
    — Je connais tous les artistes. Je suis un peu artiste. moi aussi… dans mon genre. Bonne Mère! la belle photographie que tu as là sur ce mur !… Vous permettez que je vous tutoye? Il faut que je tutoye les artistes, c’est plus fort que moi… Ah! que cette photo elle est bien! Tu m’en donneras une, hé?
    Habille-toi, mignonne. Que je te dérange pas, au moins! Et vous non plus, Madame Kerf. Vous pouvez mettre la chemise devant moi, je compte pas. Je suis Baptistin. Tu permets que je m’assieds? Les jambes me rentrent.
    — Bonne Mère! Quel beau monde que vous nous amenez ici, mes belles ! Et que je te dise, à propos, la Colette Willy !
    Il est assis de trois quarts sur ma chaise, cependant que j’agrafe, debout, ma robe. Il tourne vers moi sa figure d’homme vieillissant et ses yeux de femme facile…
    — Que je te dise une chose! Que tu m’as épaté, sur ma vie! Je te connaissais d’entendre parler, est-ce pas? On me disait que tu joues la comédie, ça va bien, je m’en fous, tout le monde il peut jouer la comédie… On me disait que tu écris des livres, ça va bien, je m’en fous, tout le monde il peut écrire des livres. Mais… tu joues la pantomime, bou diou! Tu joues la pantomime! Et quand je t’ai vue, je me suis pensé : « Mais la Colette Willy, c’est une mime! » Et tu peux me croire : tu es une mime!
    — • • •
    Et que c’est bien cette histoire que vous jouez! Et ce M. Wague, avé le couteau, avé le sang, et cet homme qui te traîne, et que tu lui dis : « Jamais! » avé les bras comme ça, et les cheveux comme ça!… Et toi, Madame Kerf, que tu danses et que tu danses ! Et que vous avez toutes deusses des beaux derrières. coauines !
    — – C’est que ici, à Marseille, on aime les beaux derrières, qué! Une femme qu’elle n’a pas un beau derrière, elle peut faire sa malle, il n’y a rien pour elle dans tout Marseille! Et écoute, toi, la Colette Willy…
    Il rapproche la chaise d’un air confidentiel. Pour marquer la gravité soudaine des circonstances, il enlève son canotier de paille, qu’il avait gardé incliné coquettement sur l’oreille…
    Ecoute, ma chatte, nous sommes entre nous. Parlons peu, mais parlons bien. J’ai mission…
    J’ai mission, que je te dis. Ils sont cinq.
    Cinq! Et tu sais (la main sur le cœur), tu sais tu me connais, hé? Si je te dis « ce sont des gensses bien », ce sont des gensses bien.
    Qui? Mais des minotiers, et des gensses dans les pâtes, et des gensses dans le haut commerce, et des gensses dans la haute banque, des gensses, enfin, qu’ils ne regardent pas à cent louis!
    — !?!?
    Ils te veulent, quoi! Ils te veulent à souper, après l’espectacle de ce soir.
    — !!!
    Bonne mère! mais laisse-moi causer ! Tu es là que tu t’enlèves, et que tu vas, que tu vas, que tu me coupes ! Ils te veulent à souper, et c’est tout, mon Dieu et tous les saints 1… Le reste… c’est affaire de conscience…
    — …!!!
    Tu ne veux pas?.
    Tu ne veux pas? Et pourquoi que tu ne veux pas? — – Tu ne vas pas me faire ça? Tu ne vas pas me refuser? Toi, une femme intelligente, une femme sérieuse, tu ne vas pas repousser la fortune?
    Il se lève soudain, et, sans hésiter, commence à s’arracher les cheveux.
    Ah! Bonne Mère! La Vierge et les Saints ! tu n’as pas de coeur !… Ah! tu t’en fous pas mal que moi, Baptistin, je perde ma commission et mes fournitures!
    Mes fournitures de fleurs, donc! Cent, peut-être deux cents, peut-être trois cents francs de fleurs, que ces messieurs ils t’auraient envoyés ! Tu t’en fous pas mal qu’un povre bougre il gagne sa vie, ou il crève la misère! Je suis fleurisse, moi!
    – Et tu ris, encore, coquine! (il fait mine de se jeter à mes genoux.) Mais assepte, voyons ! Assepte!
    — !!!
    Tout à coup très calme :
    C’est différent. Mettons que je n’ai rien dit. Tu comprends, moi, je fais ce qu’on me dit de faire. Ces messieurs ils invitent, ils invitent… tu es bien libre. Moi, ils m’envoient. J’ai l’habitude. J’ai du tact. Tu n’es pas fâchée après moi, au moins?
    Et puis, si tu te dédis, tu sais où me trouver, qué? Adieu, mes chéries, mes belles. Vous me donnerez votre photographie?
    N’oubliez pas ! Avé un mot dessus. Quelque chose de tendre.
    Bien sûr que je te donne la mienne! Je l’ai sur moi, en carte postale. Vois, que la pose est bien ! Je vais te mettre un mot dessus, qué?
    Il s’installe à ma tablette de maquillage. D’une lente écriture tremblée, d’illettré, il écrit « quelque chose de tendre » avant de disparaître, sur un. baiser du bout des doigts, un salut de danseuse engraissée…
    La carte postale représente un petit homme, à jabot de bouvreuil, à figure de camelot fatigué, coiffé d’un chapeau melon. Les yeux, allongés au crayon, sourient trop. Une main, sur la hanche, relève le veston déjà court, et l’autre main brandit un bouquet de roses, juponné de papier brodé. Au-dessous, on lit ces mots : Baptistin, type marseillais spécial.

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