Saine lecture

La profanation de la conscience, la dégradation de la conscience individuelle instinctive en conscience collective nous ont valu des spectacles trop connus pour qu’on s’y attarde. On n’apprend rien à personne en montrant dans la conscience collective une épicière qui pèse avec de faux poids. Il est assez clair que chacun manœuvre la conscience universelle comme un mortier qui sert à bombarder l’adversaire. Et quand sonnent les trompettes du triomphe, nous savons aussi que la conscience universelle devient éloquente, tumultueuse, indignée, mais que le grand vent qui la soulève ne sert jamais qu’à la coller davantage au char du vainqueur qu’elle enveloppe comme une draperie.

Ce qu’il importe d’inspecter avec attention, c’est l’utilisation qu’on fait de la conscience industrielle, dans l’opération qui consiste à « nous tenir en mains ». Nous « tenir en mains » ne veut pas dire seulement nous préparer aux grandes occasions, encore exceptionnelles, où la dénaturation est totale et où il faut disposer de nous pieds et poings liés. Cette expression signifie aussi que le laminage de l’individu par le procédé industriel doit créer chez le particulier un « homme nouveau », essentiellement malléable et conditionnable pour les grandes unités de production.

La conscience qui était un cri dans nos poitrines est devenue un instrument de travail. Il existe aujourd’hui des porte-parole de la conscience : c’est un titre comme l’agrégation des lettres, accompagné d’un traitement. On recrute par cooptation au lieu de recruter par concours. Et l’on voit aujourd’hui ces professionnels de la conscience qui dénoncent les consciences rivales, celles du camp communiste, et qui les accusent de se rabattre au commandement à la manière d’un disque de chemin de fer pour ouvrir ou fermer la voie : mais aucun des vigoureux penseurs qui les flétrissent n’est visité par l’idée qu’il fait de son côté la même chose au profit d’un autre chef de gare. Porter le label de la conscience universelle est aujourd’hui aussi fructueux dans les grandes démocraties que d’être écrivain agréé et penseur docile dans les pays communistes. Même les particuliers qui ne sont pas tenus d’occuper une place dans le cortège ont intérêt à être actionnaires de la conscience universelle. Le label qui signale qu’on est porteur de parts de la conscience universelle est indispensable à l’avancement. On le porte en bandoulière, discret comme un scapulaire, plus souvent large comme une rosette ou une plaque de garde-champêtre : toujours utile en réalité et désignant son propriétaire pour des fonctions de gendarmerie.

Il faut reconnaître aussi que le travail des porte-parole de la conscience universelle n’est pas toujours une sinécure. Il correspond à des services rendus. Il exige l’attention du médecin et le zèle des services après-vente. Car il faut que chacun ait une petite part de conscience collective pour devenir un récepteur efficace. Il faut aussi que cette part de conscience soit en bon état, filtrée, débarrassée de tous miasmes ou impuretés qui pourraient gêner son fonctionnement. Cela ne suffit pas encore. Il faut que cette part de conscience soit sensible, qu’elle soit dans notre moteur moral comme une essence à indice d’octane élevé. Les mass media cultivent cette sensibilité, la poussent à la sensiblerie. Les porte-parole de la conscience universelle sont brillants quand ils se sont hissés sur ces tréteaux. Ils s’adressent au public avec des trémolos, pareils à ces mendiants qui promènent leur chapeau dans les rangs de l’assistance. Car notre « bon coeur » a toujours un rôle à jouer dans l’affaire. Notre nouvelle conscience n’est donc pas totalement désincarnée, purement intellectuelle. Elle copie fidèlement, elle reproduit, comme en laboratoire, le mécanisme de la conscience instinctive. Elle est, comme dans le modèle originel, couplée avec quelque instinct viscéral en nous. Mais cette fois, on vise bas. Ce qu’on cherche à émouvoir en nous, ce n’est pas ce qui est noble, généreux, viril, ce sont au contraire nos nerfs, nos pleurnicheries, notre crédulité, notre niaiserie.

Nous sommes tout heureux d’être si bons, si émus, si touchés aux entrailles que nous ne percevons pas que le flux de ces bons sentiments a fini par donner à presque tous les peuples d’Occident une sensibilité et une tournure d’esprit typiquement féminines. Devenus des réceptacles d’une pensée étrangère, nous sommes à la fois ouverts, disponibles, tendres, et en même temps dévirilisés, sans ressort, sans personnalité, et nous nous laissons souiller de toutes les immondices dont il est utile, à quelque moment, de nous remplir. On devine dès lors comment le discrédit des qualités instinctives, nobles, fait de nous des instruments passifs de la propagande et, du même coup, des êtres dociles, malléables, qui se prêtent également à tout ce qu’on veut entreprendre sur nous sous le prétexte d’améliorer notre sort, celui des autres, la distribution des biens, l’efficacité de la production etc., toutes préoccupations qui ont pour objet de nous transformer en unités conditionnées de production.

On dispose ainsi l’homme à devenir à tout moment le dépositaire docile des indignations et des colères qu’on voudra infiltrer en lui. Il ronronne doucement comme un moteur dont la circulation d’huile est aisée et satisfaisante. Mais en même temps qu’il est préparé, soigneusement médiciné pour tolérer l’ingestion des idéaux progressistes qui seront désormais sa nourriture, il est aussi par les mêmes méthodes assoupli, il est patiemment conditionné, c’est-à-dire conformé à un moule qui lui impose à la fois des habitudes, une conduite, une vie, un mode d’esclavage utile à la production.

Ainsi naît tout naturellement et sans autre préparation spéciale l’homme grégaire qui est, en effet, l’aboutissement de cette ablation systématique de la fierté et de la personnalité. Son comportement extérieur est aussi voisin que possible de celui de n’importe quel autre homme de la même classe dont on a besoin pour les mêmes fonctions et, en même temps, comme les computers dont nous sommes si fiers, il reçoit une charge d’informations, des mécanismes, des enchaînements d’apitoiement ou d’indignation qui le rendent analogue à son semblable et par conséquent utilisable dans les mêmes circonstances passionnelles aussi bien que dans le même emploi courant, interchangeable comme le sont les pièces exactement moulées d’une production en série.

On arrive alors, par ricochet et sans l’avoir délibérément voulu, à un mode mineur de dénaturation, à une dénaturation quotidienne pour ainsi dire. En faisant de l’homme, par un lavage de cerveau édulcoré, le soldat de quelque religion progressiste, on obtient de surcroît, par sa simple croyance au progrès, par sa foi en la machine, en la production, en l’abondance, qu’il se soumette spontanément et de bonne grâce aux rites, navettes et circuits qui lui sont ménagés par la société de production et qui correspondent à ce qu’on a défini comme ses besoins. Ainsi, dans la dénaturation progressiste moderne, l’homme est dépouillé d’une façon bien plus subtile, mais non moins complète que dans l’aliénation purement économique que dénonçait Kart Marx, par laquelle le travailleur était privé du produit de son travail, et par conséquent de son aisance et d’une partie de sa vie : il est subrepticement privé de sa vie qu’on lui transforme en loisirs et distractions préfabriquées, par là étrangères à lui, et, en outre, il est privé de sa personnalité même qu’on lui soutire, et qu’on remplace à son insu par un produit incolore et inoffensif qu’il prend pour lui-même.

Le prétexte de cette dénaturation est le bien-être du plus grand nombre. Cette préoccupation existe en effet, elle est sincère. Mais elle est inséparable d’une disposition qui abhorre secrètement, comme contraire au bien-être du plus grand nombre justement, toute image de l’homme nerveuse, originale, volontaire, qui pourrait propager la maladie contagieuse du refus de la médiocrité. Ainsi notre « civilisation » fait-elle le contraire de toutes les grandes civilisations qui se sont proposé comme idéal un type humain supérieur et chez lesquelles cette culture d’une plante humaine réussie était même leur justification essentielle.

Maurice Bardèche – Sparte et les sudistes (1969) Ch. 1, pp. 12 à 15

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